Recouverte de longues larmes argentées, la façade de l’hôtel de ville de Mons arbore ses illuminations de saison. A ses pieds, les sapins décorés gardent les chalets de bois du marché de Noël, blottis les uns contre les autres. En face de la patinoire, que les petits Montois prennent d’assaut dans des cris d’exaltation, deux tentes de la Croix-Rouge ont été dressées. A l’intérieur, des hommes somnolent, enfoncés dans leur sac de couchage, la tête sous un bonnet, dans l’odeur de soupe aux potirons, que des bénévoles distribuent à la louche juste à côté.

"Tout le monde s’en fiche de nous"

Depuis dimanche soir, plusieurs dizaines d’Afghans, ont décidé camper ici, en attente d’une réunion avec Elio Di Rupo. Sorti hors de la tente, Arora s’est emmitouflé d’une couverture grise, des pieds à la tête. Comme tous les autres ici, il demande à pouvoir rester en Belgique et ne pas retourner dans son pays d’origine. Faisant glisser la couverture, le trentenaire dévoile le foulard noir qui lui enserre la tête : "Je suis Sikh. En Afghanistan, nous sommes une minorité, et on est menacés par les talibans. Ils veulent aussi nous convertir." Il vit depuis six ans en Belgique, passant de lieu en lieu, avec l’aide d’amis. Le plus jeune de ses enfants n’a que 40 jours. Son camarade Sunmeet s’approche : "Tout le monde s’en fiche de nous, en Afghanistan et ici en Belgique. Là-bas, nos lieux de prières ont été changés en base militaire. Par les talibans, et par l’armée américaine !"

"Les talibans et l’armée se tirent dessus"

Alors que les slogans "Solidarité avec les sans-papiers" répondent au "Jingle Bells" issus des haut-parleurs de la grand-place, il poursuit : "La guerre continue en Afghanistan, même si officiellement, ce n’est plus le cas : dans la rue, vous pouvez croiser des soldats américains et des talibans et ils peuvent se tirer dessus à tout moment… Il y a aussi des attentats à la bombe tout le temps…"

Parmi les manifestants, assis côte à côte contre le mur de l’hôtel de ville et protégés par les couvertures ou rassemblés autour des flammes du brasero, il n’y a quasi que des hommes. Sauf Suneet et Jaspal, 37 ans et 40 ans, les cheveux recouverts de leur voile foncé, qui tentent de lutter contre le froid. "Plutôt mourir de froid que revenir en Afghanistan , affirment les deux femmes en chœur. Etre femme en Afghanistan, c’est ne pas pouvoir travailler, ne pas pouvoir sortir. Particulièrement quand vous n’avez pas de mari… C’est les talibans qui nous empêchent de faire cela." Si la plupart des visiteurs de la grand-place passent leur chemin pour rejoindre les échoppes du marché, des Belges sont aussi présents pour soutenir le mouvement. Jean-Louis est venu d’Ittre, pour apporter des couvertures.

"Je veux que ma fille aille à l’école"

"Humainement, c’est inacceptable de laisser ces gens à la rue. Habituellement, ils vivent au Béguinage… La Belgique dit que l’Afghanistan n’est pas dangereux. Mais selon l’UNHCR, le pays souffre d’une grande instabilité… Et le site Web des Affaires étrangères dit que le pays n’est pas pacifié !" Ce senior accueille régulièrement une famille afghane chez lui. Seul le papa, Javad, 34 ans, a fait le déplacement à Mons. Depuis son arrivée en Belgique, après un voyage épique - marche dans la montagne enneigée, camion, bateau… - il a suivi des formations et appris le néerlandais. Même s’il n’était pas sûr de pouvoir rester. "Parce que je ne venais pas en Belgique pour dormir et recevoir de l’argent ! Je veux travailler, que mes enfants aillent à l’école… Impossible de retourner en arrière. Mes problèmes seraient pire si je revenais. Vous êtes alors considéré comme pro-occidental…" Dans sa parka élimée, mais gardant le sourire aux lèvres, Rachid, 33 ans, confirme : "J’ai peur d’être tué si je reviens en Afghanistan : avec les talibans, quand on retourne, on a encore plus de problèmes qu’avant… Car on revient d’Europe, et les talibans sont contre l’Europe… Si je suis en Belgique, c’est pour ma petite fille. J’espère qu’elle ira à l’école. Les talibans ne veulent pas que les filles aillent à l’école…"

"La réunion ? Je crains que ce soit une arnaque."

La conversation s’interrompt. A la porte de l’hôtel de ville, ça se bouscule : Samir, le porte-parole des Afghans sort de sa rencontre avec Nicolas Martin, le maïeur ff. Il annonce la nouvelle : rendez-vous ce mardi avec Elio Di Rupo et Maggie De Block. Du moins si le sit-in est levé. Les applaudissements fusent, les hommes commencent à ramasser les sacs de couchage. "C’est une victoire, assure Samir . Cela fait des mois que je veux parler avec Di Rupo… Je lui demanderai ce qu’on demande depuis si longtemps : arrêter les expulsions vers l’Afghanistan." Rachid, lui, fait la moue. "Des rencontres, il y en a eu tellement. Et Maggie De Block reste toujours sur son idée. J’ai peur que cela soit une arnaque…"