Affaire Wesphael : récit de la dernière soirée avant la mort de Véronique Pirotton

Le 31 octobre, le corps sans vie de Véronique Pirotton était découvert par le personnel de l'Hôtel Mondo, à Ostende, prévenu par le mari de la victime, Bernard Wesphaël. Retour sur le récit de la soirée clé de l'affaire Wesphael.

Ostende - Hotel Mondo: Bernard Wesphael inculpé du meurtre de son épouse Véronique Pirotton
©© JC Guillaume
Annick Hovine

Le cri rauque d’une mouette troue la nuit d’Ostende. L’air salé colle aux cheveux. Une femme est morte. Le phare mouline en vain au bout de l’estacade. Elle gît dans la salle de bains de la chambre 602 de l’hôtel Mondo. Ce sont les vacances d’automne. Ce jour-là, jeudi 31 octobre 2013, le soleil s’est couché à 17h24. Le décès de Véronique Pirotton a été constaté par un médecin à 23h35. Elle avait 42 ans. Le ciel était nuageux, chargé d’humidité. Quelques gouttes de pluie sont tombées, une fine bruine. Un temps de Toussaint.

Il est 22h56. L’ascenseur s’immobilise au rez-de-chaussée de l’hôtel Mondo. Le réceptionniste, qui bavarde avec un ami, en voit sortir un homme qui signale que sa femme s’est suicidée. Il semble calme. L’employé appelle immédiatement le 101. Ils montent tous trois au 6e étage. L’homme a des traces de griffures à la main gauche et une petite blessure sur le poignet, juste au-dessus de sa montre-bracelet.

Fond de teint et vin rouge

Dans la salle de bains attenant à la chambre 602, ils découvrent le corps d’une femme, vêtue d’un seul T-shirt, couchée sur le dos, le bras droit en dessous. L’homme se penche vers elle et tente de la réanimer.

Le réceptionniste est perplexe : pourquoi ne pas avoir appelé la réception ou les services de secours depuis la chambre ? Son ami trouve aussi cette réaction "très bizarre" : l’homme était nerveux sans donner l’impression d’être en proie à la panique. Sur ces entrefaites, deux policiers de la zone locale arrivent sur place. Ils notent la présence d’un sac de plastique, près de la tête. Un grand désordre règne dans la chambre. Des vêtements et des chaussures sont éparpillés sur le sol et le lit; le faux plafond au-dessus de l’armoire est détaché; il y a une trace qui ressemble à du fond de teint sur la porte; des taches de vin rouge.

Le mari de la victime, les vêtements en désordre, se comporte alors nerveusement dans la chambre. C’est Bernard Wesphael. Il dit à plusieurs reprises que la femme s’est suicidée à l’aide d’un sac en plastique. Les policiers flamands ne reconnaissent pas le député wallon. Ils l’emmènent dans le couloir.

Les services de secours arrivent à 23h10 et tentent à leur tour de réanimer la malheureuse. Sans succès. Il n’y a déjà plus de pulsation cardiaque. Véronique Pirotton est morte.

Une nuit blanche; une nuit noire

Pour la doctoresse, il s’agit d’un décès suspect dû à une asphyxie. Elle a constaté une tache rougeâtre sur le côté gauche du cou et un hématome sur le côté inférieur de la jambe droite. D’autres indices l’ont fait tiquer. La victime était "extrêmement propre" pour une personne en arrêt cardiaque et respiratoire. En pareil cas, on trouve normalement des selles, des vomissures ou de l’urine. Ces traces auraient-elles été nettoyées ? Il restait aussi trop de pilules dans les plaquettes de somnifères et de tranquillisants pour expliquer un suicide par médicaments.

Mais, alors, que s’est-il passé au cours de ce drame à huis clos ? La machine judiciaire se met en branle le 1er novembre 2013 à minuit une. Le procureur du Roi de Bruges requiert une instruction judiciaire à charge de Bernard Wesphael, sa privation de liberté et une série d’actes d’investigation urgents.

Il est entendu une première fois par la police à 6h40. Au bout d’une nuit blanche. D’une nuit noire. Il explique que Véronique et lui se sont mariés 14 mois plus tôt, en août 2012, quelques semaines seulement après s’être rencontrés. Il raconte que sa femme, dépressive, a sombré dans l’alcoolisme et l’abus de médicaments. Au cours de leur relation, elle aurait tenté six fois de se suicider; il l’aurait sauvée à trois reprises. Elle était suivie par un psychiatre. Trois semaines plus tôt, elle avait avalé une plaquette entière de pilules. Il croit qu’elle a récidivé et qu’elle est décédée à la suite d’une combinaison de médicaments et d’asphyxie.

Deux appels de l’amant

Bernard Wesphael a rejoint sa femme à Ostende le mercredi soir. Elle est arrivée plus tôt, en train. Ils avaient décidé de passer deux jours ensemble à Ostende, affirme-t-il. Après une première soirée "romantique", décrit-il, Véronique lui annonce, au petit-déjeuner, qu’elle a arrêté la pilule; elle veut un enfant de lui.

Le couple remonte dans la chambre vers 10 heures et n’en bouge pas avant la fin de l’après-midi. Ils ont des rapports sexuels à deux reprises entre 10h et 13h, précise le mari, avant de se rendormir jusqu’à 15 heures.

L’ambiance se gâte ensuite. Le téléphone fixe de la chambre sonne à deux reprises. Au bout du fil, c’est O. D., un psychologue, ex-amant de Véronique, avec qui elle a eu une relation pendant plus de trois ans. Elle avait rompu avec lui en février 2012. Mais deux mois après son mariage avec Bernard Wesphael, elle a revu O.D., de son côté marié et père de deux enfants.

Après ces appels, Véronique est énervée et ne se sent pas bien, décrit le mari. Parce qu’elle a le sentiment d’être harcelée, dit-il. Il adresse un SMS à l’importun : "… regarde bien maintenant, pauvre homme…" ainsi qu’un message vocal : "Je dois dire que je te méprise."

Le couple sort ensuite pour se distraire, boire et manger un bout. De retour à l’hôtel, ils prennent - encore - un verre au bar. La soirée a été copieusement arrosée. L’examen toxicologique révélera qu’il y avait 2,99 g/l d’alcool dans le sang de la victime - au-delà de 3 grammes, on tombe dans le coma éthylique. L’enquête établira aussi qu’au moment des faits, l’imprégnation alcoolique de l’accusé était de 0,93g/l. L’équivalent de cinq bières ou de deux verres de cognac.

Bernard Wesphael doit soutenir sa femme dans l’ascenseur. Dans la chambre, Véronique a "une crise très forte, une sorte de délire" pendant vingt minutes, décrit-il. Elle l’insulte, lui reproche sa présence à Ostende, crie, tape sur les vitres à travers les rideaux. Elle tombe à trois reprises. Il essaye de la calmer : c’est à ce moment-là qu’elle l’aurait griffé.

"Non, pour quoi faire ?"

Tout à coup apaisée, elle se calme et va dans la salle de bains; lui se couche et s’endort. Après environ 40 minutes, il se réveille et la découvre inanimée avec un sac plastique sur le visage. Se rendant compte que son état est grave, il pratique un massage cardiaque, fait du bouche-à-bouche et la gifle au visage. Avant de descendre à la réception pour réclamer de l’aide.

Au cours de l’enquête, Bernard Wesphael déclare qu’il aime Véronique Pirotton et que c’était largement réciproque, mais qu’elle était psychologiquement gravement malade.

Leur vie conjugale est loin d’être un fleuve tranquille. L’accusé doit finir par admettre, devant la juge d’instruction, que Véronique avait projeté de passer ce week-end à la mer sans lui. Son GSM a parlé. Il lui a envoyé trois SMS, le 30 octobre, pour lui dire qu’il voulait la rejoindre, auxquels elle a répondu par un explicite : "… non, pour quoi faire ?"

Mais elle ne s’y est finalement pas opposée. Véronique a téléphoné le même jour à Victor, son fils de 14 ans (né d’un précédent mariage), pour lui préciser que Bernard était à la mer et "vu que les choses se passaient bien", ils resteraient jusqu’au 1er novembre.

Une lettre à son fils

Pourtant, avant de partir à Ostende, elle avait laissé une lettre à son fils pour lui expliquer que cela ne marchait plus avec son mari; que Bernard venait d’apprendre qu’elle avait renoué avec O.D.; qu’il ne pouvait pas le lui pardonner; qu’il s’était trouvé un autre logement…

Devant la juge d’instruction, Bernard Wesphael soutient que Véronique Pirotton n’avait pas l’intention de divorcer. L’appartement qu’il recherche, c’est pour disposer d’un lieu personnel pour recevoir ses propres enfants, Saphia et Femi, qu’il a eus de deux précédents mariages. Mais alors, pourquoi avoir affirmé, par SMS, à un agent immobilier qu’il avait "dû quitter son domicile" ? Le message a été envoyé alors qu’il se trouvait dans la chambre du Mondo avec Véronique, peu après les appels de l’amant.

Sur l’état de sa relation orageuse avec Véronique, faite de plus de bas que de hauts, l’accusé a, de fait, beaucoup menti. En se mentant à lui-même ? En tentant de biffer cet amant, ce deuxième homme virtuellement si présent, en filigrane permanent de sa tragédie conjugale. L’analyse du téléphone portable d’O.D. a montré qu’au cours des deux derniers jours d’octobre 2013, Véronique a contacté 26 fois son amant qui, de son côté, s’est manifesté à 11 reprises.

O.D. l’a ainsi appelée sur son portable alors qu’elle était à l’hôtel Mondo. Une conversation au cours de laquelle elle indique clairement qu’elle ne voit plus d’avenir possible avec son mari. Elle dit : "Il est tendu mais il partira, il se sent trop humilié." O.D. avait enregistré cet échange; il l’a transmis aux enquêteurs.

La thèse de l’étouffement criminel

Une reconstitution a eu lieu en présence des experts et des légistes. Selon eux, la position du corps ne concorde pas avec une tentative de suicide au moyen d’un sac plastique. Les explications de Bernard Wesphael ne peuvent expliquer qu’une petite partie des blessures de la victime. L’autopsie a notamment mis en évidence cinq hémorragies réparties sur le crâne, "une marque de violence brutale, probablement due aux mouvements de la tête dans le lit ou sur le sol, au cours de l’étouffement contre lequel, évidemment, la victime se défendait". Elle a aussi fait apparaître des lésions vitales dans le thorax et l’abdomen, résultant d’une compression écrasante. Des experts en fibres textiles soutiennent cette thèse de l’étouffement criminel.

Bernard Wesphael est accusé de meurtre. Les douze jurés appelés à le juger seront tirés au sort ce jeudi.

>> Retrouvez ici le récit chronologique du procès Wesphael : preuves, témoins, etc.


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