"Radicalisation extrême, détenu en Irak, hauts dirigeants de l’EI": l’énigme Oussama Atar, le cerveau des attentats de Paris

Un livre retrace le singulier parcours de l’homme considéré comme le cerveau des attentats de Paris.

"Radicalisation extrême, détenu en Irak, hauts dirigeants de l’EI": l’énigme Oussama Atar, le cerveau des attentats de Paris
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Son ombre planera sur le procès des attentats du 13 novembre 2015 à Paris, qui s’ouvre le 8 septembre devant la cour d’assises de Paris. Oussama Atar est un des vingt accusés. Mais ce Belgo-Marocain, considéré comme le cerveau ou l’un des cerveaux des attentats de Paris et du 22 mars 2016 à Bruxelles, ne sera pas présent. Tout laisse croire qu’il a été tué en novembre 2017 lors d’une frappe de drone américain en Syrie, qu’il avait rejointe en décembre 2013.

On connaît peu de photos de cet homme. Malgré son rôle essentiel dans la préparation des attentats, il n'est pas connu de tous, comme le sont Salah Abdeslam ou Mohamed Abrini, "l'homme au chapeau". Il a pourtant grandi à Laeken et a un parcours hors du commun, que retracent le député CDH Georges Dallemagne et le journaliste de La Libre Belgique Christophe Lamfalussy dans Le clandestin de Daech.

Les deux auteurs dressent le récit "d'une radicalisation extrême, par étapes, au contact de salafistes bruxellois, d'une école coranique de Damas, de détenus d'un camp américain en Irak, puis des plus hauts dirigeants de l'État islamique". Ils mettent aussi en avant le rôle controversé de la Sûreté de l'État qui, semble-t-il, n'avait pas pris la mesure du personnage et pensait qu'il aurait pu devenir un informateur précieux.

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Premier pas à Bruxelles

L’enquête a d’abord mené Georges Dallemagne (qui fut membre de la commission attentats instaurée à la Chambre) et Christophe Lamfalussy à Laeken. Ils montrent comme le petit monde de l’islamisme est petit et parfois concentré dans des endroits très circonscrits à Bruxelles. Le rez-de-chaussée de la maison de la famille Atar était occupé par une vidéothèque gérée, révèlent les deux auteurs, par Youssef El Moumen qui sera condamné pour terrorisme.

En 2001, alors qu’il n’a que 17 ans, Oussama Atar effectue avec un ami et le père de ce dernier un voyage en Syrie pendant les vacances scolaires. Cet homme, précisent les deux auteurs, c’est le prédicateur salafiste Bassam Ayachi, qui, à l’époque, a été à la base de la radicalisation de nombreux jeunes.

En décembre 2003, Oussama Atar se rend à Damas où il entame un enseignement de deux ans. Mais il ne s’y attarde pas : le 21 février 2005, il est arrêté par les forces américaines près de Ramadi en Irak. Il a rejoint l’insurrection irakienne.

Le pari de la Sûreté de l’Etat

La Sûreté s'y intéresse : deux enquêteurs, dont le commissaire André Jacob, vont l'interroger en prison en juillet 2006. "Ils pensent dès le départ avoir flairé la bonne affaire. S'ils ramènent à sa famille cet Oussama Atar, recroquevillé dans son cachot, ce gamin déstabilisé leur devra une fière chandelle. Il aura une dette à leur égard, qu'il remboursera sous forme d'informations confidentielles sur les réseaux islamistes bruxellois", écrivent les deux auteurs.

Oussama Atar, qui sera condamné en Irak à dix ans de prison, ne rentrera pas immédiatement. Des avocats, des proches, des associations et des politiques se mobilisent pour peser sur le gouvernement afin de parvenir à un rapatriement de celui qu’on dit malade. Au fil de sa détention, dans les prisons où il côtoie ceux qui deviendront les chefs de l’État islamique, Oussama Atar adapte un profil plus dur.

Libéré le 16 septembre 2012, Oussama Atar rentre en Belgique. Il doit faire l’objet d’une surveillance particulière. Il ne peut demander un passeport. À cette époque, il rend visite en prison à ses cousins, Ibrahim et Khalid El Bakraoui, qui se feront exploser le 22 mars 2016 à Zaventem pour le premier et à Maelbeek pour le second. C’est lui qui a radicalisé les deux frères qui, jusque-là, n’étaient considérés que comme des braqueurs.

Il obtient un passeport, se rend en Tunisie et, le 11 décembre 2013, quitte définitivement la Belgique. Il embarque sur un vol pour Istanbul d’où il gagnera la Syrie et rejoindra les rangs de l’État islamique. Fort de ses contacts acquis lors de sa détention en Irak, il gravit très rapidement les échelons pour devenir le Belge le plus gradé et le futur responsable de la Copex, la Cellule des opérations extérieures de l’État islamique qui organisera les attentats sur le sol européen.

Une affaire d’État

Et les deux auteurs de s'interroger : "Le plus troublant n'est pas qu'on ait cherché à rapatrier Atar en Belgique, c'est le fait qu'on l'ait laissé libre à son arrivée, sans surveillance. Pourquoi lui a-t-on donné un passeport ? Pourquoi l'a-t-on laissé radicaliser ses cousins en prison sans que l'alerte soit donnée ? Qu'allait-il faire en Tunisie ? Pourquoi le laisse-t-on encore filer après cette escapade qui a mis en émoi les services antiterroristes tunisiens à tel point qu'ils feront plus tard le déplacement pour en parler à leurs homologues bruxellois ?"

Et de conclure que cette affaire Atar ressemble beaucoup à une affaire d'État, dont peu d'acteurs ont voulu parler, préférant fermer le couvercle. "Quelle a été la part d'imprudence, de naïveté, de malchance ou de responsabilité assumée des acteurs de cette tragédie ? Les victimes des attentats ont le droit de savoir", concluent les deux auteurs.


Georges Dallemagne et Christophe Lamfalussy, "Le clandestin de Daech", éditions Kennes, 200 pages