Un ancien agent des services secrets britanniques (MI6), ex-fonctionnaire de la Commission européenne et directeur du think tank EU-Asia à Bruxelles est accusé d’avoir reçu plusieurs milliers d’euros en échange d’informations sensibles de l’Union européenne qu’il aurait livrées à deux faux journalistes chinois.

Fraser Cameron, que La Libre a contacté, dément formellement tout espionnage mais la Sûreté de l’État (VSSE) qui a participé à l’enquête l'affirme officiellement.

"La VSSE a travaillé pendant plusieurs années avec ses collègues des services de renseignement britannique sur ce dossier", explique Ingrid Van Daele, porte-parole de la Sûreté de l’État. "Sur base de leurs enquêtes, ils ont pu conclure que Fraser Cameron pose une menace claire d’espionnage pour les institutions européennes."

"Cette révélation est un signal clair que tous ceux qui s’impliquent dans l’espionnage à Bruxelles seront, tôt ou tard, sur le radar des services de renseignement et ne pourront plus continuer leurs activités impunis", ajoute-t-elle.

Le Parquet fédéral, de son côté, confirme à La Libre qu’il a reçu une demande d’entraide judiciaire de la part du Royaume-Uni à ce sujet et qu'il y a répondu favorablement. Il ne fait pas de commentaire sur une éventuelle inculpation. A ce stade donc, sans jugement, il reste innocent.

L’Avenir, De Standaard et Politico ont éventé cette affaire vendredi matin. Dans la journée, La Libre a pu en savoir plus.

Une carrière sur tous les fronts : Etats-Unis, Russie, Asie

Tout d’abord, sur la trajectoire de Fraser Cameron, qui vit à Bruxelles depuis une vingtaine d’années. Présenté dans sa bio comme un ancien diplomate britannique, l’homme a aussi été, selon une source proche du dossier, un officier du MI6, le service de renseignement extérieur du Royaume-Uni. Ce que dément également M.Cameron. Mais la BBC a précisé dimanche qu'il avait travaillé pour le MI6 entre 1976 et 1991.

Fraser Cameron, aujourd’hui 73 ans, a eu une carrière brillante et est bien connu à Bruxelles. Il a été conseiller à la Direction générale de la Commission européenne aux relations extérieures (DGIA). Fin des années 90, il a dirigé la section politique de la délégation de la Commission à Washington. Il est ensuite sorti des institutions européennes pour diriger ou conseiller plusieurs think tanks, dont l’European Policy Centre (EPC) et le EU-Russia Centre, désormais fermé. Il dirige aujourd’hui le EU-Asia Centre, qui a pour but d’établir des relations plus proches entre l’Europe et l’Asie.

Des informations fournies à deux "journalistes" chinois

Les deux services britannique et belge lui reprochent d’avoir transmis des informations à de faux journalistes chinois basés à Bruxelles et d’avoir été rémunéré pour cela avec "des milliers d’euros". L’un des "journalistes" dirige le bureau bruxellois du China Youth Daily, le journal officiel de la Ligue de la jeunesse communiste de Chine. L’autre est correspondant à Bruxelles pour le Jiefang, l’organe du parti communiste de Shanghai.

Une couverture classique des espions, souvent dénoncée par la Sûreté. Mais il n’y a pas que des faux journalistes. Il y aussi des traducteurs, lobbyistes, stagiaires qui peuvent avoir été enrôlés dans des services de renseignements... En février 2019, dans un courrier interne, le Service européen pour l’action extérieure (SEAE) avait mis en garde ses diplomates en estimant que pas moins de 250 espions chinois et 200 russes cherchaient à glaner des informations à Bruxelles.

"Des allégations sans aucun fondement" selon M.Cameron

Dans cette affaire, l’homme accusé est lui-même issu du sérail. Fraser Cameron dément. "Ces allégations sont sans aucun fondement – surtout parce que je n’ai aucun accès à une quelconque information confidentielle ou secrète", dit-il à La Libre. "Bien sûr, j’ai des contacts avec un éventail de fonctionnaires et de journalistes asiatiques/chinois. Cela fait partie de mon travail de gestion du EU-Asia Centre. Tous les autres experts des think tanks bruxellois travaillant sur la Chine auraient des contacts similaires. Il se peut que certains des fonctionnaires/journalistes aient une double fonction", précise-t-il à nos collègues de L’Avenir.

La Sûreté de l’État estime que ces deux "journalistes" chinois travaillent, l’un pour le ministère de la Sécurité de l’État (MSS), qui fait de l’espionnage à la fois à l’intérieur et à l’extérieur de la Chine, et l’autre pour le renseignement militaire.

M. Fraser reconnaît que le EU-Asia Centre a reçu "une petite subvention annuelle" de la mission chinoise auprès de l’UE "comme elle le fait à plusieurs autres think tanks à Bruxelles pour aider à organiser des événements sur les relations UE-Chine".

La Libre a cherché à contacter ce vendredi le porte-parole de l’ambassade de Chine à Bruxelles pour une réaction, mais n’a pas reçu de réponse. Pékin s'insurge habituellement contre toutes les accusations d'espionnage, affirmant que la Chine est elle-même la cible de services de renseignement et de cyberattaques et que ces accusations visent à présenter la Chine comme "une menace" alors qu'elle ne cherche que la coopération internationale et "un partenariat global d'amitié".