Preuve par l’image, assez désastreuse, de l’état de la justice à Charleroi, avec une audience du tribunal correctionnel : un avocat assumé a siégé en tant que magistrat, alors qu’il devait pendant la même audience, défendre un de ses clients avant de redevenir, de manière éphémère, un des magistrats du siège.

On sait, par ce qu’en déplore au quotidien le président du tribunal de Charleroi, Jean-Paul Raynal, la situation de la magistrature : des juges en partance, d’autres malades et l’impossibilité d’évoquer en chambre du conseil des dossiers autres que ceux qui concernent des détenus, faute de magistrats à même de juger au fond.

Le barreau carolorégien, conscient de ce malaise, y remédie dans la mesure de ses moyens. Des avocats affichant dix ans d’ancienneté au barreau sont réquisitionnés pour siéger en tant que magistrats assumés. Me Yves Demanet est de ceux-là, qu’on voit régulièrement à son corps défendant, au sein d’une chambre à trois juges. C’était encore le cas cette semaine, aux côtés de la présidente Catherine Evaldre.

A ceci près qu’au cours de la même audience, Me Demanet devait défendre un de ses clients. Il a donc, pendant quelques minutes, abandonné le siège pour redevenir l’avocat qu’il est et assurer cette défense face à un siège temporaire. La situation, jusqu’alors inédite, a embarrassé Mme Evaldre, qui s’en est expliquée tant à l’égard du client de Me Demanet, qu’envers le maigre public présent dans la salle d’audience.

Une fois les arguments échangés, Me Demanet a repris sa fonction de juge assumé, dans un autre dossier.

Le malaise, palpable, n’est pas neuf. Il n’avait jamais atteint cette extrémité. Le manque de magistrats oblige, de manière régulière sinon quotidienne, à recourir à un artifice qui devrait rester l’exception, à Charleroi.

On attend, dans le couloir, que se manifestent des avocats affichant une ancienneté qui leur permette de siéger comme magistrats assumés, et d’assurer ainsi le dépannage d’une justice défaillante faute de magistrats professionnels.

Le barreau, par la voix de son bâtonnier Me Xavier-Eric Born, a tiré la sonnette d’alarme : ce qui constitue une exception ne peut devenir la règle, sous couvert de permettre à la justice de continuer à faire des économies en ne nommant pas les juges dont son fonctionnement a le plus urgent besoin.

Pour Me Adrien Masset, professeur de procédure pénale à l’université de Liège, ce qui s’est passé à Charleroi peut, en effet, soulever le problème de l’impartialité objective et subjective du tribunal. "L’impact est désastreux", relève-t-il et une partie civile pourrait contester la composition du tribunal, soit en la personne de l’avocat assumé, sans qu’il soit personnellement mis en cause dans le rôle qu’on l’a amené à tenir par la force des choses, soit du siège en général.

Me Masset ne manque pas de le rappeler : la Belgique a été récemment condamnée, en raison de la seule présence d’un avocat général près la Cour de cassation, lors d’un délibéré sans même qu’il ait été prouvé qu’il avait pu intervenir dans la délibération. Les apparences laissaient planer un doute. N’en est-on pas au-delà, à Charleroi ?