Pascal Delwit est professeur de sciences politiques à l'ULB. Son expertise, jeudi soir, sans préjudice de développements, depuis, qui se seraient avérés inattendus...

A l'heure où nous nous entretenons (jeudi, 21 h), la situation vous paraît-elle plus claire qu'en début de journée ?

Elle est dans une configuration "d'entre deux". D'une part, on est dans le scénario qui avait été anticipé (demande de vote, amendements francophones, très probable procédure en conflit d'intérêt). D'autre part, des éléments sont plus surprenants, à interpréter comme jeux de rôle ou plus complexes : l'attitude d'Herman Van Rompuy en début de séance, quand on a pu croire que la motion ne serait pas votée; et bien sûr le discours du Premier ministre. Il a travaillé sur les aspects socio-économiques et l'échéance du 15 juillet, mais n'a pas réussi à éviter un psychodrame complet. Ce n'est pas bon : ça radicalise les opinions; ça approfondit une méfiance entre partenaires qui n'a pas besoin de l'être; ça use des jours et des nuits sur une préoccupation importante mais qui n'est pas au coeur des préoccupations citoyennes.

Bref, Yves Leterme s'en trouve encore affaibli.

A priori, il sauve la face. Mais à y réfléchir, son discours n'a aucun impact. L'impact n'est que rhétorique; le discours ne pèse pas sur le déroulement de la journée ni sur les tensions des derniers jours. Je le trouve très affaibli, parce que le contexte s'est à nouveau durci; qu'il n'a pas anticipé le calendrier; que le socle minimum de la majorité s'est encore érodé; qu'il a perdu du crédit chez ses partenaires et n'en a pas regagné dans l'opinion francophone; qu'à l'intérieur de son parti, il n'en sort pas grandi.

Comment comprendre la double attitude (voter, négocier) du CD & V ? Schizophrénie, machiavélisme, électoralisme ?

Cela tient à plusieurs éléments. 1° Depuis son congrès de Courtrai en 2001, il a endossé une posture très communautaire : alliance avec la N-VA, principe du confédéralisme (qui tient pour une part à de la rhétorique, mais pour une autre à la conviction intime de mandataires), succès du 10 juin à relativiser mais construit là-dessus. 2° C'est devenu un parti sans centre de gravité politique : Vandeurzen, Schouppe, Beke... n'ont pas été des présidents tenant les choses en mains. Le CVP a toujours été un parti de "standen" et de sensibilités; mais on a l'impression qu'il n'a jamais été autant tiré à hue et à dia. Yves Leterme lui-même, dans le parti, suscite au moins des interrogations - hormis des éléments de jalousie autour de ses 800 000 voix. 3° La question du cartel se pose dans une configuration très différente qu'avant le 10 juin, eu égard aux résultats de la liste De Decker et la crainte profonde de la constitution d'un ensemble N-VA/De Decker aux régionales de 2009.

On se donne un peu de temps. Mais la majorité est-elle à même d'en tirer profit ?

Je ne sais pas si une vision rationnelle a encore cours aujourd'hui... Si oui, je dirais que, dans une large mesure, la majorité n'a pas le choix. Qui aurait à gagner d'un non-aboutissement au 15 juillet ? Mais sur BHV, de part et d'autre, s'il n'y a pas d'intégration de cela dans le chef des négociateurs, on aura du mal à y arriver. Pourtant, techniquement, il y a moyen de trouver des solutions qui protègent à la fois les francophones de la périphérie voire du Brabant flamand, les néerlandophones de Bruxelles et du Brabant wallon. Mais c'est aussi l'anticipation du destin de la Belgique et de l'enclavement de Bruxelles. Chacun devra faire des concessions d'ordre symbolique et identitaire.

Alors que chacun paraît prisonnier de sa logique...

Il faudra nécessairement en sortir un peu. On doit accepter que la Belgique vive une période de transition pénible et difficile, comme il y en a eu d'autres. Mais ce doit être de transition : on ne peut pas structurellement rentrer dans une dynamique où, toutes les 2 semaines ou tous les 3 mois, on vive un psychodrame comme on le vit pratiquement depuis le 10 juin. Les opinions vont un moment se révolter par rapport à ça ! Au surplus, ce serait une mauvaise chose pour les spectres politiques francophone comme néerlandophone si l'on arrive au scrutin régional voire fédéral de juin 2009 sans accord. Un accord que je ne peux qualifier qu'à la belge : dont personne ne sort ni satisfait, ni humilié.

Est-ce important qu'Yves Leterme n'ait plus parlé hier de solution, mais de déclaration, pour le 15 juillet ?

Cette date n'est pas un élément formel dans l'absolu. Néanmoins, il faudra que chacun ait alors une vision claire de là où on va. Juillet est quasiment une date ultime car, dès septembre, on sera en campagne !