L'ex-président de la Cellule de Traitement des Informations Financières (CTIF) Jean-Claude Delepière a dénoncé mercredi devant la commission d'enquête parlementaire Kazakhgate l'existence d'un système empêchant la production de résultats dans l'affaire Tractebel-Chodiev, et dans bien d'autres affaires financières, alors que les éléments sont connus depuis parfois plus de vingt ans. S'exprimant en séance publique, M. Delepière a promis aux membres de la commission d'enquête de leur livrer des détails et notamment des "noms" à huis clos.

"Il y a des choses qu'on préférerait ne pas savoir mais que les services ont vues, ont écrites - vous en avez un exemple, et ne pensez pas qu'il n'y a que celui-là", a indiqué l'ex-magistrat qui, outre la CTIF, a également dirigé le comité R, l'organe de contrôle des services de renseignement. Ce spécialiste de la criminalité financière a même été jusqu'à s'interroger sur l'existence d'un certain milieu, y compris dans l'entourage des hautes sphères de l'Etat.

"Entre ma carrière de magistrat, au comité R, plus de vingt ans à la CTIF, aux Douanes, j'ai vu des gens cités dans des rapports depuis cette époque, connus des services, avec tout ce qu'ils trimballent, parfois même au niveau judiciaire, et qui sont toujours très proches des milieux décisionnels de pouvoir - alors on parle parfois de lobbyistes, mais il s'agit de lobbyyistes d'un certain genre - et j'estime qu'il existe un danger de les laisser faire carrière pendant 25 ans", a-t-il lancé.

M. Delepière a brossé comme à son habitude un portrait "dramatique" de la politique de lutte contre la criminalité financière en Belgique (mais aussi en Europe et dans le monde). Cette politique est "inefficace", a-t-il jugé car la magistrature n'est pas en capacité d'agir sur base des informations obtenues en amont. "On est en train petit à petit de casser l'outil", a-t-il pesté.

Face aux députés, Jean-Claude Delepière n'a pas cité, en séance publique, les affaires faisant l'objet de blocages. Mais "tout se trouve là, y compris ce que je vais vous dire tantôt et l'affaire qui nous préoccupe", a-t-il dit aux membres de la commission Kazakhgate. "Tout cela était connu au fur et à mesure. Il a fallu attendre le schéma des médias. Si on le met en concordance avec les informations, on est passé à côté de beaucoup de choses alors que ces informations étaient présentes", a-t-il dit.

Selon lui, la magistrature ne peut traiter ces informations, "même avec des moyens supplémentaires". Il y a une analyse qui n'est pas réalisée et donc "une déperdition d'informations sur laquelle on s'interroge vingt ans plus tard". Et l'ex-magistrat de conclure sur ce point: "ce n'est pas que les magistrats ne travaillent pas bien, c'est que le système ne permet pas de produire des résultats".

M. Delepière a rappelé mercredi les compétences de la CTIF qui, bien que dirigée par des magistrats, ne ressortit pas à l'ordre judiciaire. L'organe reçoit des informations bancaires sur des transactions suspectes qu'il peut enrichir avec des éléments fournis par des services étrangers. Il peut alors relayer les dossiers au Parquet moyennant une commission rogatoire assurant la légalité des moyens dans le cadre de leur utilisation judiciaire. C'est ainsi que le Parquet de Bruxelles a pu initier une information judiciaire dans la foulée d'une enquête menée par le Parquet de Paris.

La CTIF envoie de nombreux rapports aux Parquets et conformément à la loi, avec copie au Parquet fédéral. "Je pensais que le Parquet fédéral allait être autre chose qu'uniquement un Parquet anti-terrorisme. On n'a pas senti beaucoup chez lui la fibre 'lutte contre la criminalité financière'", a regretté M. Delepière. Alors que nous étions considérés par lui comme des "emmerdeurs", le Parquet fédéral nous a priés d'envoyer copie des rapports à l'Office Central de la lutte contre la Délinquance Économique et Financière Organisée (OCDEFO), aujourd'hui moribond. "Je ne sais pas dans quel état se trouve l'OCDEFO mais je pense que c'est hibernatus", a encore dit M. Delepière.

Face aux blocages, les Parquets se retrouvent aujourd'hui, avec des petits moyens, contraints de négocier des transactions face à de puissants avocats "qui ricanent", analyse l'ex-patron du CTIF. Il ne se dit pas opposé à ce type de dispositif au cœur des préoccupations de la commission d'enquête parlementaire, mais à condition que la somme transigée soit "proportionnelle".

Enfin, M. Delepière a été interrogé au sujet d'un article du Soir de mercredi, selon lequel il dispose d'éléments relatifs à des tensions dans certains services dont la Sûreté, alimentées par des proches du MR et notamment feu le juge d'instruction Jean-Claude Leys aux méthodes peu reluisantes. Jean-Claude Delepière a réservé ces informations pour la séance à huis clos. Il devrait également être interrogé sur les agissements de l'ex-président du Sénat Armand De Decker, qui a perçu d'importantes sommes d'argent sur son compte bancaire dans le cadre du kazakhgate ainsi que sur les hommes qui composent le fameux trio Chodiev qui a bénéficié en 2011 de la nouvelle transaction pénale élargie.