Lire entre les lignes. Voilà l’exercice auquel on tentait de se livrer lundi soir à l’heure de boucler cette édition. Très attendu par la communauté académique, étudiante et politique aussi, le discours du recteur de l’Université catholique de Louvain (UCL) n’est clairement pas passé inaperçu ce 16 septembre à Louvain-la-Neuve à l’occasion de la rentrée universitaire. A peine évoquée en apparence et pourtant tellement omniprésente en substance, la réforme du paysage de l’enseignement supérieur – et les crispations, tensions, confrontations générées avec elle – constitue inconstestablement l’élément majeur du discours rectoral, fût-ce-t-il finement et subtilement camouflé.

Pourtant, quelques heures plus tôt, lors d’une rencontre avec la presse, Bruno Delvaux était presque parvenu à détourner l’attention des journalistes en présentant “les grands axes” de son discours. “Nous voulons placer cette rentrée académique sous le signe de la création et du développement de talents. Aujourd’hui, les universités, et pas que la nôtre, évoluent dans le contexte que vous connaissez sur le plan communautaire, sur le plan national et sur le plan mondial. Les demandes de la société vis-à-vis des universités sont toujours croissantes et face à un problème notamment de financement, nous devons réfléchir à nos marges de progression. C’est dans cette optique que je souhaite mettre en avant cette notion de développement de talents, soit une démarche collective qui s’oppose à toute cette problématique de la marchandisation des universités”, exposait ainsi ce lundi Bruno Delvaux.

Et le recteur de “la plus grande université de la Fédération Wallonie-Bruxelles” d’ajouter  : “Concernant les classements internationaux, même si je tiens à souligner que notre politique à l’UCL n’est pas de faire de l’ingénierie du ranking, notre préoccupation permanente est la recherche de la meilleure qualité possible, dans toutes les dimensions. Nous voyons donc ces classements internationaux comme une conséquence de cette recherche permanente de qualité.”

Avant de citer quelques chiffres tout de même : “Sur grosso modo 9 000 universités de par le monde, l’UCL figure, depuis que ces classements existent, dans le top 150-200. C’est un résultat remarquable.” Cela, c’est pour la partie “visible” du discours.

Saisir la subtilité rectorale

L’autre, précisément, était à saisir dès le début du discours du recteur lorsque ce dernier, non sans rendre hommage à de Duve, Monnet, Schuman et Luther King, a déclaré ceci : “ Je partagerai avec vous le rêve d’une Université inscrivant le développement de talents parmi ses missions académiques. J’aborderai également la naissance de l’Université et l’impérieuse indépendance d’esprit et d’action requise pour qu’elle serve au mieux la société.” Difficile de ne pas identifier ici une allusion directe à “l’ingérence” du politique dans la sphère universitaire dénoncée et redoutée de longue date par l’UCL dans le dossier relatif à la réforme du paysage de l’enseignement supérieur.

“L’histoire et l’actualité le démontrent, les autorités au pouvoir ont toujours regardé l’Université avec méfiance et essayé de la contrôler au mieux, contraignant par là la liberté académique”, a ainsi déclaré le recteur. Celle-ci n’est pas un droit. C’est une responsabilité conférée aux universités […]. Elle est exercée de manière indépendante et critique et constitue le fondement même de la créativité. Dès lors, elle ne peut être menacée p ar le contrôle public. Et le même de citer à nouveau de Duve: “[…] Chaque fois qu’un pouvoir politique a prétendu leur (aux universitésimposer sa loi, les conséquences pour le pays ont été désastreuses.”

Un discours rectoral teinté tantôt de “confiance en l’avenir” malgré tout, tantôt de défiance vis-à-vis du pouvoir politique. “ Ce projet de décret est fondé sur deux éléments de base : une division territoriale du paysage universitaire, ce qui est assez curieux puisque l’Université traite de questions d’enseignement et de recherche qui sont planétaires et universelles; et une fusion au sein d’une Académie de recherche et d’enseignement supérieur unique, l’Ares, centralisatrice et qui dilue l’Université, nous confie Bruno Delvaux. "Cette Ares va générer des contraintes bureaucratiques alors que partout ailleurs dans le monde, dans les pays qui nous ressemblent, on donne plus d’autonomie aux universités et on les coupe au contraire de tout pilotage stratégique politique. Nous allons à contre-courant  ! Désormais, chez nous, une université ne pourra plus décider elle-même de ce qu’elle souhaite faire puisqu’il y aura l’Ares. Cette dernière constitue une perte sèche pour les universités ! Alors, j’entends, le modèle d’université d’Etat est un modèle qui n’est pas inintéressant, bon… Moi ce que je dis, c’est qu’il ne faut surtout pas que cette réforme soit l’antichambre d’une université d’Etat. C’est ma grande crainte. Pour le reste, je suis confiant en l’avenir et je suis certain que l’UCL suvivra à cette réforme, à ce décret.” C’est dit.