L'argent de la rancoeur

Belgique

PAUL VAUTE

Publié le

L'argent de la rancoeur
© D.R.

HISTOIRE

C ela est si farfelu que cela pue le ragot à plein nez.» Ces propos vigoureux que nous tint feu Jean Stengers, il y a un peu plus de deux ans (LLB, 2/7/2001), visaient ce qu'il est convenu d'appeler «l'affaire de l'argent à Sankt-Wolfgang». Il s'agit d'une version controversée des prémices de la question royale, selon laquelle le Premier ministre Achille Van Acker et le Prince régent Charles, en visite au lieu d'exil de Léopold III en juillet 1945, auraient tenté d'obtenir, au prix d'une somme importante, que la princesse Lilian quitte son mari. But de la manoeuvre: que la belle-mère du prince Baudouin rentre en Belgique avec ce dernier, qui aurait ensuite été préparé à monter sur le trône à sa majorité, loin de toute influence paternelle.

Quand il relégua sans appel ce récit au rang des fables, le célèbre historien, professeur émérite de l'ULB, réagissait au livre posthume de Léopold III, qui venait de paraître(1). Mais il savait, mieux que tout autre, qu'on n'est jamais assuré de détenir une conclusion définitive en histoire... Ainsi sommes-nous en mesure de faire rebondir aujourd'hui ce dossier très singulier. A l'occasion du vingtième anniversaire de la mort du quatrième Roi des Belges, le 25 septembre 1983, le professeur Michel Dumoulin et Vincent Dujardin (UCL), qui ont codirigé sa récente biographie(2), nous livrent, en effet, en exclusivité, deux documents inédits, dont un confère un sérieux poids à ce qui pouvait légitimement paraître incroyable.

Mais commençons, ainsi qu'il convient, par planter le décor...En juin 1944, trois mois avant la libération de Bruxelles, le chef de l'Etat, son épouse et leurs enfants sont déportés en Allemagne par décision de l'occupant. Ils sont d'abord détenus à Hirschtein puis, en mars 1945, transférés à Strobl, en Autriche, où des éléments de la VIIe armée américaine les libèrent le 7 mai, veille de la capitulation du Reich. C'en est fini de la captivité, mais non de l'exil.Le retour en Belgique, en effet, n'est pas jugé possible dans l'immédiat, le gouvernement souhaitant d'abord ouvrir des pourparlers. C'est que depuis mai 1940, le fossé n'a cessé de s'approfondir entre les deux branches du pouvoir exécutif. A leur retour de Londres, nos ministres ont pris connaissance du «Testament politique» du Roi, un plaidoyer pro domo reçu comme un casus belli par ses destinataires. Il faut donc attendre. Le général US Patch mettra à la disposition de la famille royale une villa un peu plus spacieuse, à Sankt-Wolfgang.

Le 9 mai dans la soirée, des voitures amènent, à l'auberge du Cheval blanc toute proche, le Régent avec une délégation gouvernementale comprenant le Premier Van Acker (socialiste), le catholique Charles du Bus de Warnaffe, le communiste Edgar Lalmand et le libéral Léon Mundeleer, rejoints le lendemain par le socialiste Paul-Henri Spaak. Mais les entretiens tournent rapidement à l'aigre, les visiteurs plaidant tous pour le «non-retour» , au moins tant que certaines conditions ne seront pas remplies. De Van Acker et de Charles, Léopold écrira que leur attitude «se révéla immédiatement hostile» . Les contacts ultérieurs, en juin et en juillet, ne permettant pas davantage de débloquer la situation, le Roi réunit un conseil de famille, le 13 juillet, au cours duquel il est décidé d'attendre «le verdict de la Nation qui se prononcerait par la voie d'une consultation populaire» .Le lendemain, Van Acker et Spaak sont informés de cette décision. «Furieux de n'avoir pu m'arracher mon abdication» , lit-on dans «Pour l'histoire», ils quittent immédiatement Sankt-Wolfgang et rentrent à Bruxelles.

Mais avant cette fin en queue de poisson des négociations se situe l'épisode stupéfiant, celui qui voit la princesse Lilian, disons, «approchée» de la manière et dans les termes décrits plus haut.

Le conditionnel est-il toujours de rigueur? C'est ce point qu'éclaire le premier de nos inédits, issus des papiers conservés à Argenteuil jusqu'à la mort de la veuve du Roi(3). Sous le titre «Rappels» , il s'agit d'un document de la main de Léopold, qui a pour arrière-plan un ultime échange de correspondance entre lui-même et son frère, en novembre-décembre 1982, quelques mois avant qu'ils ne décèdent l'un et l'autre(4). De Charles, à qui il a demandé de faire la lumière sur son attitude durant les années 1945 à 1950, le père de nos deux derniers Souverains a reçu une courte réponse affirmant, sans plus, que «nous nous sommes, l'un et l'autre, mis au service de la Belgique» . Restant sur sa faim, l'aîné griffonne en style télégraphique les éléments par lesquels il compte rafraîchir la mémoire de son cadet. Le moment est venu de les lire. Ils résonnent aujourd'hui tristement, comme une dernière protestation, au crépuscule des deux vies qui allaient bientôt s'achever sans que soit rétablie la concorde familiale. «Attitude à Strobl et à St Wolfgang. «refus de venir nous embrasser à Strobl le jour de l'arrivée de la délégation«dîner à St W. (Baudouin assis à côté de De Starck (sic) enlèvement de Frédéricq dans la Mercedes de Göring. refus au Cte Cornet de venir me rejoindre en Autriche. conversations de Ch. Th. avec Lil. me concernant et offre d'argent si elle me quittait».

C'est un long réquisitoire, dont nous ne citons ici qu'un extrait. Son début est limpide: il évoque l'attitude et la froideur de Charles le jour des retrouvailles à Strobl. Il épingle ensuite ce que le Roi a perçu comme une tentative d'André de Staercke, le secrétaire du Régent, d'attirer le prince Baudouin dans son giron au cours d'un dîner.

L' «enlèvement» mentionné est celui de Louis Frédéricq, chef de cabinet du Roi, que la délégation carlo-gouvernementale a empêché, dans des conditions assez rocambolesques, de rentrer à Bruxelles en même temps que les ministres. Motif: on ne voulait pas lui laisser l'occasion d'«intriguer», notamment avec les journalistes. Pour l'anecdote, si Léopold parle de la Mercedes de Goering, de Staercke affirme, dans ses mémoires publiés en juin dernier, que c'est la voiture blindée de Hitler qui fut mise à la disposition du Régent par les Américains... Le grand maréchal de la Cour, le comte Cornet, était, lui, dans le collimateur en raison de son léopoldisme et aussi pour avoir transmis le «Testament» du Roi au gouvernement britannique.

Quant à l'affaire de l'argent, elle est exposée de manière non équivoque (Ch. Th. = Charles dont le deuxième prénom était Théodore; Lil = évidemment Lilian). Or, quel intérêt peut-on avoir à mentir dans un aide-mémoire qu'on destine à son usage exclusif? Ou dans une lettre -dont ce serait ici le brouillon- adressée à un acteur principal, pleinement au fait de ce qui s'est passé?A l'évidence, quarante ans après, elle demeurait toujours bien béante, la blessure tragique qui permettrait à la mort de faire son oeuvre, à Raversijde puis à Argenteuil, sans qu'aucun dialogue ne soit renoué. «Les rapports entre les deux frères avaient toujours été difficiles, nous dit le professeur Dumoulin. Quand Léopold était élève à Eton, il se plaignait déjà de ce que Charles ne répondait pas à ses lettres. Il y a eu l'effet d'une éducation, les torgnoles d'Albert I er à Charles, la propension à privilégier l'héritier du trône... L'affaire de l'argent est sans doute venue se greffer sur tout cela» .Et pourtant... Dans les archives de de Staercke, Vincent Dujardin n'a pas été peu surpris de trouver une lettre très chaleureuse de Lilian au Régent. Elle est datée du 17 juin 1945 - antérieure à la tentative de soudoiement, donc. Lilian remercie Charles pour des fleurs reçues, évoque l'état de fatigue et de nervosité de Léopold et regrette que son frère ne soit pas auprès de lui. Il y a eu d'autres perches tendues, ultérieurement, pour recoller les morceaux, mais toutes ont fait long feu.

A l'origine de la crise royale, il y a, comme nul ne l'ignore, la rupture de 1940, aboutissant à la formation de ce que Jean Stengers appela «les deux politiques belges» (5). Une autre pièce exhumée par les historiens néolouvanistes éclaire plus particulièrement cet aspect, à travers le dernier échange intervenu entre les protagonistes séparés par la Manche sous l'occupation.

Il s'agit, tirée d'un cahier que tenait le Roi, de sa réaction «à chaud» à la lettre, datée du 20 novembre 1943, que le gouvernement Pierlot avait fait transmettre clandestinement au cardinal Van Roey par l'intermédiaire du beau-frère du Premier ministre, François De Kinder, à qui cette mission devait être fatale. La missive, arrivée de Malines le 1er janvier 1944 dans une reproduction photographique, proposait un raccommodement, pour autant que le Roi épure son entourage et qu'à la libération de la Belgique, il déclare que celle-ci n'avait cessé d'être solidaire des Alliés, qu'elle le resterait et que les collaborateurs de l'ennemi seraient punis.

La réponse faite aux ministres est connue: Léopold III y affirme son respect de la Constitution et son devoir de maintien de l'indépendance nationale, s'insurge contre ceux qui propagent des doutes à ce sujet et confirme qu'il s'en tient «strictement à sa position de prisonnier de guerre aux mains de l'ennemi» .

Bien qu'accompagné d'une ouverture à la réconciliation, évoquée dans un entretien avec le primat de Belgique, ce message aux Excellences exilées ne sera pas jugé satisfaisant par elles. Elles n'auront pas connaissance en revanche, et pour cause, des notes personnelles où le chef de l'Etat a exprimé ses sentiments sous une forme beaucoup plus crue : «Mauvais message, tissé d'arrogance et de méfiance, écrit-il. Les signataires tablent sur des informations unilatérales. Ils acceptent les racontars les plus ineptes et reproduisent des insinuations inqualifiables. Pas un mot de leurs propres torts passés.«Ont-ils vraiment déjà oublié leurs demandes réitérées de rentrer au pays pour négocier?«Maintenant, ils ont la prétention de s'occuper de l'organisation intérieure de ma propre maison!»

On le voit: affranchies des précautions verbales, les positions témoignent d'un climat qui n'est pas près de s'apaiser, pour le dire par euphémisme. Le chef de l'Etat fait notamment référence aux tentatives d'ouvertures du gouvernement, pendant sa période d'errance en France, en vue de discussions avec le Reich. Une manière de rappeler qu'il n'y a pas qu'à Laeken qu'on a cru, pendant l'été 1940, à la possibilité d'une victoire totale de l'Allemagne...

Longtemps après la guerre, la grande déchirure et le renoncement au Trône, le colonel Guy Weber, aide de camp de l'abdicataire, racontera comment il s'est pris «d'une réelle affection pour celui que mon père m'a appris à vénérer comme un dieu, mais que je préfère comme un homme incompris» 6.

Dans le camp d'en face, un Paul-Henri Spaak, au lendemain du dénouement en juillet 1951, écrira dans «Le Peuple» qu'à certaines époques, le plus difficile n'est pas de faire son devoir mais de savoir où il se trouve. Le propos est peut-être plagié, en tout cas rebattu. Il se retrouve sous bien d'autres plumes, notamment celle de l'auteur normand Jean de la Varende dans «Coeur pensif». Mais n'exprime-t-il pas, en somme, une des conclusions auxquelles on arrive le plus couramment en histoire ?

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