Faute d’une législation adéquate, l’armée belge n’est pas en mesure d’écarter 16 salafistes qu’elle a recrutés, ni même d’empêcher qu’ils soient promus en son sein, ont indiqué plusieurs intervenants lors d’une commission de la Défense qui s’est tenue à huis clos mercredi, à la Chambre. Deux des 16 salafistes ont obtenu le grade de lieutenant.

Cette commission parlementaire entendait hier le patron de la Sûreté Alain Winants, le chef du service de renseignement de l’armée (SGRS) le général Eddy Testelmans, le directeur des ressources humaines à l’armée le lieutenant général Philippe Grosdent ainsi que quatre syndicalistes à la Défense.

Les "Hells Angels" aussi

La réunion avait été mise sur pied après les révélations faites par "La Libre Belgique" en novembre dernier sur les risques d’infiltrations dans l’armée belge par des éléments radicaux islamistes. Mais il n’y a pas qu’eux qui préoccupent le SGRS. Le général Testelmans a indiqué aux députés qu’il avait également mis sous surveillance 39 militants proches de l’extrême droite, appartenant à trois groupes de motards dont les "Hells Angels".

Une information alarmante certes, mais à mettre en rapport avec le personnel travaillant dans l’armée belge, estimé à 31 000 militaires et à 2 100 civils.

Pas de base légale

Les patrons de la Sûreté et du SGRS ont rappelé aux députés que le fait d’appartenir à un mouvement salafiste ou radical ne constitue pas en soi une infraction. La Constitution protège la liberté d’opinion.

C’est quand ces militants salafistes partent sur une zone de guerre qu’ils peuvent être poursuivis.

"Aujourd’hui, il n’y a aucune procédure, car il n’y a pas de base légale", résume le député Georges Dallemagne (CDH), membre de la commission. Du coup, l’armée utilise les moyens du bord pour faire le tri parmi les recrues. "Aujourd’hui, quand ils considèrent que quelqu’un est dangereux, ils le mutent ou bien ils ne l’envoient pas à Kaboul", ajoute Denis Ducarme (MR), autre membre de la commission. Un des 16 salafistes n’a ainsi pas été autorisé à rejoindre le contingent belge en Afghanistan.

L’armée a bien écarté 13 postulants depuis 2010, mais sur la base de leur casier judiciaire et du droit commun. Aucun n’a été écarté pour des raisons idéologiques.

Les deux députés ont fait dès la fin 2012 des propositions pour améliorer le screening à l’entrée de l’armée. On se rappelle qu’Olivier Dassy, condamné en juin dernier à cinq ans de prison pour avoir envoyé, avec d’autres prévenus, une vingtaine de personnes faire le jihad en Irak et en Afghanistan, avait suivi une instruction de 15 mois chez les Chasseurs ardennais. Depuis le 1er janvier 2013, le SGRS contrôle systématiquement toutes les demandes d’engagement à l’armée. Mais les deux députés estiment qu’il faut faire plus.

Dallemagne propose dans un projet de loi de confier le screening à la Sûreté de l’Etat tandis que Denis Ducarme suggère de le laisser au SGRS tout en augmentant le nombre de cas où les postulants sont soumis à une habilitation de sécurité, et donc à un screening approfondi.

Le SGRS estime que la procédure actuelle est correcte. Il craint qu’élargir le niveau d’habilitation allonge la durée du screening et la porte de deux semaines actuellement à près de six mois. Le SGRS souhaite aussi avoir un accès direct au casier judiciaire.

Invitation à De Crem

Lors de l’audition, MM. Winants et Testelmans ont assuré que la Sûreté et le SGRS travaillaient main dans la main. Mais les syndicalistes prétendent le contraire, soulignant que les deux services de renseignement travaillent parfois séparément sur les mêmes enquêtes.

Qui croire ? A la demande de Denis Ducarme, et avec le soutien du CDH, du PS et du SP.A, la commission a demandé d’entendre le ministre Pieter De Crem à huis clos, pour éclaircir certains points.

Denis Ducarme tacle Pieter De Crem

En réaction à cet article, le député Denis Ducarme précise à LaLibre.be: "Les extrémistes au sein de la Défense doivent être placés sur un siège éjectable. Nous devons rapidement donner à la Défense nationale les instruments légaux qui lui permette de suspendre ou de démissionner les salafistes et les extrémistes dont l'implication dans ces réseaux dépasse le stade de la conviction passive. A ce stade, si je veux croire que la situation est pleinement sous controle, les RH et le SGRS ne disposent pas de ces instruments nécessaires et doivent systématiquement attendre l'intervention de la Justice dans ces dossiers individuels. Le Ministre De Crem n'y a pas suffisamment oeuvrer à ce stade, les auditions de ce mercredi ont été éloquentes à cet égard. Outre les textes déposés à ce stade, nous devons lancer cette démarche par la voie parlementaire avec la majorité."

Georges Dallemagne veut "aller plus loin"

Le député cdH Georges Dallemagne a également réagi suite à la parution de cet article : "D'abord je me réjouis que la Défense fasse depuis le 1er janvier 2013 un screening systématique des postulants à l'armée, au moment où ils demandent à être incorporés à l'armée, comme je l'ai demandé dans ma proposition de loi déposée en décembre dernier et en cours de discussion en Commission de la Défense à la Chambre. Ce screening systématique doit être inscrit dans la loi car il vaut mieux écarter dès le départ des éléments qui représentent une menace pour la Défense et la sécurité du pays. Ensuite, je pense qu'il faut aller plus loin et inscrire aussi dans la loi la possibilité d'écarter des militaires déjà incorporés qui appartiennent à des organisations considérées par la Sûreté de l'Etat comme dangereuses. Il n'est pas question de garder au sein de l'armée, envoyer en mission à l'étranger et apprendre le maniement des armes à des éléments qui peuvent se révéler dangereux pour notre pays."