Entretien

Suite à la publication la semaine dernière de notre série consacrée à l’enseignement catholique, plusieurs réactions sont parvenues à "La Libre", notamment du réseau officiel. Nous y revenons avec Hugues Delforge, sociologue et chercheur à l’Université libre de Bruxelles.

Par la voix de l’anthropologue Olivier Servais (UCL), notre série partait du constat suivant : alors que la société actuelle tend à se séculariser, de plus en plus de parents choisissent l’école catholique pour leurs enfants. Les sorties relatives au décret inscriptions en vigueur en première secondaire ont relevé que 80 % des écoles complètes relevaient du réseau catholique. Comment analysez-vous ce chiffre ?

Avant toute chose, il faut rappeler que la répartition actuelle enseignement libre - enseignement officiel est de 50-50. Soixante pour cent des élèves du secondaire sont dans une école catholique en Communauté française, tandis que les quarante autres sont dans une école du réseau officiel. C’est exactement l’inverse pour les élèves du primaire. Il y a donc un équilibre à ce niveau-là. Quant aux 80 % d’écoles catholiques réputées complètes dans le cadre du décret inscriptions, on touche directement ici à la question du profil de la population scolaire. Selon moi, le réseau libre utilise cet argument des 80 % comme son core business. Les écoles catholiques se sont arrangées pour concentrer en leur sein une population plus favorisée. Bien sûr, je n’exclus pas le fait qu’il y ait aussi des enfants issus de classes plus populaires dans les écoles cathos, mais cela reste une minorité.

Quel est le nœud du problème ?

En sociologie de l’éducation, on appelle cela le "marché scolaire". En Belgique, nous vivons dans un contexte de concurrence entre écoles où l’un des enjeux fondamentaux est le choix de l’institution scolaire. Parmi les critères de choix, la qualité du projet pédagogique et la proximité par rapport au domicile et/ou au lieu de travail interviennent. Mais c’est le profil de la population scolaire qui reste l’élément déterminant.

C’est-à-dire ?

Les parents veulent protéger leurs enfants du contact avec des personnes issues de milieux plus précarisés, de situations dangereuses. Ils choisissent donc des écoles dans lesquelles on ne trouvera pas les populations moins aisées. Ce constat est d’autant plus vrai quand les parents sont eux-mêmes issus de milieux aisés et qu’ils souhaitent trouver une école qui correspond à des projets de mobilité sociale, c’est-à-dire où leurs enfants pourront recevoir au moins le même niveau d’instruction qu’eux. C’est ce que les sociologues de l’éducation appellent la "stratégie d’évitement". Quant aux parents issus des classes populaires, le problème, c’est leur manque d’informations. Ils ne connaissent pas bien le système scolaire, souvent parce qu’ils ne l’ont pas eux-mêmes expérimenté ou parce qu’ils ont un capital social plus faible, ils n’ont pas beaucoup de connaissances ni de contacts.

On touche clairement à la notion de réputation ici…

Appelez cela "réputation", pour ma part je parle de "ségrégation scolaire". Du point de vue des parents, la réputation correspond à la fréquentation des écoles. Ils recherchent des établissements où il n’y a pas trop d’incivilités, où les élèves ne sont pas trop turbulents, où les dangers urbains sont minimes. Mais la question qu’il faut se poser, c’est "que voulons-nous ?" Que nos écoles soient le reflet de la société, de la réalité sociale, que nos enfants grandissent dans un contexte de diversité ? Ou qu’elles soient des espèces de lieux où on forme d’un côté les élites, de l’autre les populations plus défavorisées ? Le réseau officiel remplit bien son rôle en termes d’offre scolaire, c’est-à-dire qu’il parvient à combler le fossé qui existe entre ces écoles d’élite et celles dites "difficiles". Il faut mélanger les publics dans les écoles. Selon moi, les écoles catholiques ne le font pas assez. Mais est-ce que ces dernières portent le projet d’avoir une école qui, dans l’ensemble, soit juste ? Je vous pose la question.

D’aucuns affirment pourtant que ce n’est pas tant le profil de la population scolaire mais bien le projet pédagogique de l’école catholique qui séduit les parents. Que leur répondez-vous ?

Tout établissement scolaire, quel qu’il soit, doit avoir un projet pédagogique qui lui est propre. C’est valable pour tout type d’enseignement, qu’il soit officiel ou libre. Cela étant, pour ce qui est de l’enseignement de la Communauté française, c’est vrai que l’on peut s’interroger sur l’essence de son projet pédagogique. Parce que son pouvoir organisateur, son PO, c’est la Communauté française elle-même. Sans doute que le fait d’avoir une administration qui a des activités très lourdes de gestion de l’ensemble de l’éducation en Communauté française et qui doit en plus se comporter comme un pouvoir organisateur pose problème. À partir du moment où la machine administrative est trop lourde et qu’elle ne permet plus d’apporter des modifications au projet pédagogique, il faut se remettre en question.

Que préconisez-vous comme système scolaire ?

Pour moi, la priorité absolue doit être l’égalité et l’équité entre et dans les écoles. En d’autres termes, plus de mixité scolaire. Il faut aussi envisager un refinancement de fond des écoles. Notre enseignement est sous-financé. Pour l’ensemble des écoles, il y a un manque cruel de moyens. Les réseaux se battent les uns contre les autres pour savoir quel est celui qui doit avoir le plus de moyens face à une enveloppe fermée. Notre école est malade des réseaux. Alors, soit on accepte un système en réseaux qui coûte plus cher et on injecte plus d’argent, soit on supprime les réseaux et on fonctionne avec un seul système d’enseignement, un seul système de financement où les règles sont les mêmes pour tout le monde. Mais en Belgique, on le sait, cette dernière option relève de l’utopie.