Au cours des derniers mois, les récits poignants d’abus sexuels au sein de l’Eglise catholique ont, à les entendre, bouleversé les évêques et les supérieurs religieux. Le silence observé dans un premier temps n’était ni indifférence, ni volonté d’occulter les faits, assurent-ils ; il révélait plutôt une stupéfaction face à l’ampleur du phénomène et une interrogation profonde : comment tout cela avait-il pu se passer ?

La révélation de l’affaire Vangheluwe, en avril 2010, avait placé l’Eglise au cœur de la tourmente. L’évêque de Bruges, Roger Vangheluwe, 73 ans, avait reconnu avoir abusé d’un jeune neveu pendant plusieurs années et démissionné. Les langues se sont alors déliées : des centaines de victimes de curés ou de religieux pédophiles se sont manifestées.

Après 18 mois de réflexion, les évêques de Belgique ont décidé de passer à l’action, "de manière cohérente et énergique". En se basant sur les témoignages des victimes, ils ont travaillé avec un groupe d’experts (dont Manu Keirse, professeur émérite de la Faculté de médecine de la KUL ; Sophie Stijns, professeur de droit à la KUL ; et Etienne Montero, doyen de la Faculté de droit aux Facultés Notre-Dame de la paix à Namur) à une approche globale des abus sexuels dans l’Eglise. Ce plan d’action est détaillé dans une brochure ("Une souffrance cachée") qui sera adressée à tous les prêtres du pays via les centres diocésains. "Avec ce document, on veut rompre le silence qui a régné autour des abus sexuels", indique ainsi Mgr Johan Bonny, évêque référendaire néerlandophone. "On veut aussi demander pardon et opter résolument en faveur de la reconnaissance des victimes et de la réparation de leurs souffrances." Son homologue francophone, Mgr Guy Harpigny, appuie : "Nous avons parfois été trop prudents en prenant la parole. Nous avons à reconnaître que des actes graves tout à fait en contradiction avec l’Evangile ont été posés. Dans la tradition chrétienne, quand c’est comme ça, on demande pardon."

Ce plan d’action, soussigné par tous les évêques et supérieurs majeurs des ordres et congrégations religieuses, veut d’abord "expressément" se placer aux côtés des victimes. Autrement dit : défendre les personnes les plus vulnérables. "On l’a peut-être trop peu fait avant et trop défendu l’image de l’Eglise", confesse le professeur Keirse.

Le silence a précipité des victimes dans la solitude : "Ce n’était pas seulement l’abus sexuel qui posait problème mais aussi le fait qu’il restait caché", poursuit Manu Keirse. Il est inadmissible d’être au courant et d’empêcher consciemment que le fait soit ébruité en vue d’y mettre fin. "Quand seule la parole peut sauver, le silence devient inacceptable et doit être rompu", poursuit le licencié en psychologie clinique.

Le plan des évêques met l’accent sur la reconnaissance des victimes et la réparation sous toutes ses formes, que les abus sexuels soient anciens (et prescrits) ou plus récents. C’est la victime qui choisira la forme de reconnaissance, est-il précisé dans "Une souffrance cachée". Cela peut se concrétiser de plusieurs manières : une écoute ; une confrontation avec l’évêque, le supérieur ou le coupable ; des excuses présentées à la victime ; des moments de rencontre entre les victimes ; une commémoration symbolique ; une donation pour une bonne œuvre ; une compensation financière L’Eglise n’entend par ailleurs "plus laisser les abuseurs en paix", comme les coupables l’ont trop longtemps été (lire ci-dessous). Quand c’est possible, ils doivent être jugés comme tous les autres citoyens.

Pour l’avenir, les évêques disent vouloir éviter "les positions intouchables" et réfuter tout exercice inapproprié du pouvoir. Il s’agit d’accompagner rigoureusement les collaborateurs pastoraux qui travaillent avec les jeunes et d’avoir une plus grande attention pour la formation, l’intervision et l’autoréflexion critique.

Comment réaliser concrètement ces objectifs ? Dix points de contact locaux sont déjà opérationnels : un par diocèse et deux pour les congrégations et ordres religieux (francophones et néerlandophones). Ces points de contact aideront, "en premier lieu" les victimes à porter plainte devant la justice. "Le premier Dieu, c’est la justice de notre pays", insiste Mgr Guy Harpigny. Pour les faits récents, si les personnes ne souhaitent pas déposer plainte, le point de contact le fera "en toute hypothèse", sans mentionner le nom de la victime.

Dans ces points de contact, une équipe pluridisciplinaire est à disposition pour l’accueil, la reconnaissance et l’orientation de ceux qui ont été ou sont confrontés à un abus. Cette offre d’aide est gratuite, confidentielle et accessible à tous. Les victimes sont informées des mesures projetées et du suivi entrepris par les supérieurs. Les victimes peuvent aussi être renvoyées vers une médiation réparatrice auprès de l’ASBL Médiante (Suggnomè en Flandre).

Autre voie de réparation : l’arbitrage. Il s’agit de la procédure spéciale mise sur pied à la demande de la Commission parlementaire pour les faits prescrits ne permettant plus d’autres voies de recours en justice. Une conciliation, un arbitrage et l’obtention d’une compensation financière pour la souffrance encourue sont ainsi possibles via une procédure auprès d’une instance neutre et indépendante des structures de l’Eglise.

La brochure peut s’obtenir au prix de 3,25 euros à la rue Guimard, 1, à 1040 Bruxelles ou être téléchargée gratuitement sur le site abusdansleglise.be