L’enseignement en Belgique francophone est-il qualitatif ou souffre-t-il réellement d’un nivellement par le bas ? Comment la notion de citoyenneté peut-elle s’appliquer à l’enseignement catholique ? Le cours de religion est-il menacé ? Etienne Michel, Directeur général du Segec (Enseignement catholique), nous livre sa vision, ses espoirs et ses craintes.

Etienne Michel est l’Invité du samedi de LaLibre.be


Quelle est la situation de l’enseignement en Belgique francophone en 2015 ? Estimez-vous qu’il soit qualitatif ?

Il y a un paradoxe selon le point de vue d’observation de la situation. Lorsqu’on le regarde de haut – au travers des médias et de certains indicateurs – on a souvent une image dramatique de notre enseignement. Par contre, lorsqu’on va sur le terrain, l’on observe des relations de grande confiance entre les parents et l’école. Une ancienne ministre de l’Enseignement me disait même qu’on avait parfois le sentiment de regarder deux films en même temps. Ces deux regards – tous deux pertinents et constructifs – semblent néanmoins difficiles à réconcilier.

Comment expliquez-vous ce phénomène ?

A juste titre, il y a des améliorations possibles en termes de qualité de l’enseignement dans un certain nombre d’écoles, et pas seulement dans celles qui accueillent les publics les plus fragilisés. Ce constat justifie la stratégie du gouvernement en faveur d’un pacte d’excellence. Mais si vous observez l’indice de confiance des parents dans notre système éducatif, le résultat est bon puisqu’on observe un taux nettement plus important que pour la police, l’administration, l’armée ou encore la presse. Il est comparable à la confiance dans les soins de santé belges.

© SEGEC

Si on compare ce même indice de confiance avec nos pays voisins, il est nettement plus élevé. Cela s’explique notamment par le fait qu’une grande partie de notre enseignement est organisé de manière locale. C’est le cas des écoles communales et de toutes les écoles libres, où l’on voit que la proximité favorise le rapport de confiance. Dans le même temps, la confiance des parents dans l’enseignement catholique et la réputation de nos écoles ne se démentent pas.

De nombreux parents dénoncent malgré tout une forme de "nivellement par le bas" de l’enseignement. En cause, selon eux, le décret inscription et le niveau du CEB.

Je ne sais pas si on peut imputer un nivellement par le bas au décret inscription. Mais dans les établissements où il sort ses effets, il y a une grande mixité dans les élèves. Cela modifie les conditions d’enseignement et d’apprentissage. La notion de "nivellement par le bas" est souvent évoquée à propos des évaluations externes certificatives. Année par année, on observe une grande variation d’exigences pour l’obtention du CEB. Se rendant compte que le niveau du CEB était trop faible, l’administration l’a relevé depuis deux ans. Malheureusement, le système n’est pas totalement stabilisé de ce côté-là…

L’école prépare-t-elle bien les jeunes à leur avenir, aux technologies, à l’ouverture vers les autres ?

Je pense qu’une meilleure préparation est toujours possible, mais on peut dire la même chose pour le passage en primaire, en secondaire ou dans le supérieur. On a un taux de réussite et de diplômés dans le supérieur qui est meilleur en Belgique que chez nos voisins. Quant à la transition vers le milieu professionnel, il est clair que certains profils manquent à l’appel. Pourquoi ne produit-on pas suffisamment d’électromécaniciens ou de soudeurs, et pourquoi si peu d’élèves sont-ils attirés par ces options dans l’enseignement qualifiant ? Notre société doit se demander pourquoi cela arrive…

Sur le plan politique, on a beaucoup évoqué l’introduction d’un cours de citoyenneté dans l’enseignement officiel. Comment introduire un tel enseignement dans le réseau libre ?

Sur le principe, l’enseignement catholique ne se sent aucunement exonéré de contribuer à la formation de citoyens responsables. En plus du cadre légal qui le prévoit, c’est surtout notre vocation et tradition propre. Notre approche de la citoyenneté est développée selon trois grandes modalités et de manière transversale: dans les projets éducatifs des établissements, dans la manière de concevoir les différents programmes (ex. comment traite-t-on de l’antisémitisme dans les différents cours d’Histoire, de l’Antiquité à la Shoah en passant par le Moyen Âge ?), ainsi que dans la conception du cours de religion. Au travers de ces 3 axes, nous estimons que les valeurs chrétiennes se conjuguent pleinement avec les notions de citoyenneté. Ces notions se consolident mutuellement au travers du questionnement philosophique, l’éducation à la citoyenneté et dans le dialogue interconfessionnel. Pour certains, cette complémentarité naturelle ne va pas de soi. Chez nous, c’est une évidence.

Vous êtes totalement opposé à un cours spécifique sur la citoyenneté ?

Un cours spécifique a moins de sens que l’application du concept de citoyenneté de manière transversale. Nous défendons un projet de manière positive sans pour autant s’opposer à des projets légitimes qui existeraient par ailleurs. Le monde laïque a sa propre vision sur la question, tout comme nous avons notre tradition chrétienne de l’éducation. Ce n’est pas une opposition ou un conflit, c’est simplement une autre approche… tout aussi respectable. Faut être clair, l’enseignement catholique ne se définit pas par son public – qui a toujours été ouvert à de nombreux courants philosophiques et origines sociologiques – mais par son projet.

Le cadre décrétale ne permet pas au réseau catholique d’enseigner une autre religion, vous le regrettez ?

Nous ne demandons pas à rouvrir ce débat aujourd’hui, mais nous regardons un petit peu ce qui est en train de se passer dans l’officiel. La réaction des parents sur les changements dans l’officiel va intéresser tout le monde…

Certains évoquent déjà la fin des cours de religion ou même une possible fusion des réseaux. Vous le craignez aussi ?

Je constate que l’on sort d’une année scolaire déterminée par le débat sur l’avenir des cours philosophiques dans l’officiel. Je ne commente pas ce qu’il se passe dans le réseau officiel, mais je ne suis pas aveugle ! Il y a un contexte politique tendu face au militantisme laïque perceptible. Un militantisme intense même dans le chef d’organisations laïques pour réduire l’organisation des cours de religions dans le réseau officiel. On le voit bien, mais pour ce qui nous concerne, nous devons nous consacrer uniquement à la représentation de l’enseignement catholique et ne pas faire de commentaires sur l’officiel.

Mais cette vague pourrait finir par toucher l’enseignement catholique…

Je sais que certains ne font pas mystère de leur rêve éternel d’imposer le principe de neutralité à toutes les écoles et – à travers cela – aller vers une forme de fusion des réseaux. C’est un discours que je ne méconnais pas. Mais personne ne va s’étonner d’apprendre qu’il y a un courant militant laïque dans ce pays.

Mais pour vous, c’est une véritable menace ?

(long silence) L’Histoire n’est pas écrite. Le rapport de nos contemporains à leur propre culture est une question centrale pour penser notre enseignement, et l’anticléricalisme n’est pas la bonne réponse à cette question.

© belga

Comment sont vos relations avec le cabinet de la ministre de l’Education, bonnes ou tendues ?

Je dirais qu’elles sont normales. Nous avons de contacts réguliers et les concertations nécessaires ont lieu. Lorsqu’il y a une difficulté, nous les exprimons dans le cadre d’échanges directs mais aussi dans des modes d’expressions publiques.

Plusieurs directeurs d’écoles catholiques reprochent au gouvernement de la FWB d’ouvrir de nombreux chantiers et autant de groupes de travail, mais ils regrettent l’absence de décisions ou réformes concrètes. Vous comprenez cette critique ?

Ces critiques visent sans doute le processus mis en place dans l’élaboration du pacte pour un enseignement d’excellence. Depuis un an, nous avons consacré beaucoup d’énergie à représenter les écoles catholiques dans ces différentes instances. Même si cela ne donne pas encore de résultats tangibles. Ce n’est pas une année perdue, mais il ne faudrait pas non plus continuer à travailler comme ça pendant encore deux ans.

Etes-vous favorable à l’obligation scolaire dès la maternelle ?

Oui, ce serait utile, car la fréquentation scolaire en maternelle est déjà très élevée, mais moins dans certaines catégories de la population. Au nom de cette catégorie-là, cela mériterait d’être obligatoire.

Comment se positionne le Segec face au manque d’investissements dans l’agrandissement ou la rénovation des bâtiments scolaires ?

Le choc démographique, principalement à Bruxelles, a donné lieu à l’adoption d’un plan d’urgence pour la création de nouvelles places d’écoles. L’existence même de ce plan démontre que la question n’avait pas été politiquement anticipée comme il convenait de le faire. Nous estimons que ce plan va couvrir la moitié des besoins prévisibles. Il faudrait donc l’équivalent comme deuxième plan d’urgence. C’est une sonnette d’alarme face à l’augmentation démographique de ces prochaines années, d’autant qu’il faut environ 6 ans entre la conception d’un projet et sa réalisation. La construction de nouvelles places doit être une priorité politique.


Entretien : Dorian de Meeûs