Felice Dassetto suit de près l'évolution de l'islam en Belgique et en Europe. Pour ce sociologue néolouvaniste, les chiffres globaux du Baromètre 2008 ne sont donc pas une réelle surprise. Notamment à propos de Bruxelles.

"A l'instar d'une dizaine d'autres villes européennes comme Utrecht ou Birmingham, on peut parler d'une présence stable et significative d'une minorité musulmane qui tourne généralement autour des 15 pc. Encore faut-il voir ce que les intéressés entendent quand on les interpelle sur cette identité. Il n'y a pas d'équivalence entre se dire chrétien et se dire musulman... Il faut tenir compte de certaines spécificités particulières".

Pour le Pr Dassetto, il est intéressant d'analyser la transmission des convictions musulmanes à travers les générations qui se sont succédé, notamment en Belgique : "Entre les musulmans de la première génération, arrivés dans les années 70-80 et les deux générations suivantes, c'est-à-dire jusqu'à aujourd'hui, il y a eu des voies de transmission très différentes. Par la famille, par les institutions et les associations, il y a eu diverses manières de répondre à un besoin identitaire".

Avec une certaine évolution quand même : "alors que la première génération se caractérisait par une très forte demande de rites (la demande de mosquées) et de normes (on se référait à un islam très normatif aux distinctions nettes entre le bien et le mal), il semble que la génération montante actuelle cherche d'autres modalités pour dire son appartenance."

En fait, Felice Dassetto qui a rédigé avec d'autres un rapport sur l'islam pour le Parlement européen y voit un phénomène émergent depuis une dizaine d'années dont on doit absolument tenir compte sous peine de se méprendre. Le sociologue demande aussi que l'on évite de parler de confrontation, notamment avec les chrétiens : "ce serait tomber dans le piège du communautarisme qui n'est pas une réalité de l'islam généralisable à l'ensemble de l'islam. Il faut bien préciser que la communauté musulmane n'est absolument pas homogène. L'on assiste d'ailleurs dans ses rangs à des réflexions intéressantes qui empruntent des voies multiples." A l'inverse, la crise que traverse aujourd'hui l'Exécutif des musulmans de Belgique est également intéressante à suivre : il y a émergence d'une certaine identité, d'une sorte de réflexe de défense même si les différences ethniques y sont aussi apparues avec force...

Cela dit, on ne peut certainement pas parler d'un leadership musulman en Belgique, précisément en raison de ces courants reliés à des communautés nationales différentes, à des visions de l'islam parfois contrastées et à l'absence d'une formation et d'une culture partagée. Pour Felice Dassetto, on se tromperait en parlant de l'échec de l'intégration de l'islam en Belgique : "elle chemine de manière plutôt positive eu égard à toutes les difficultés rencontrées. J'irais même plus loin en parlant presque d'un modèle de référence à propos de leur intégration. Comme souvent chez nous, on a procédé de manière empirique et par de nombreux tâtonnements mais il y a quand même des réalités incontournables : des centaines d'enseignants musulmans transmettent l'islam dans les écoles officielles et un grand nombre de mosquées ont pignon sur rue... Il y a dialogue avec des pouvoirs locaux. Et même le conflit avec le Ministère de la Justice est un signe d'intégration.Mieux, Felice Dassetto est même d'avis que l'intégration va réussir.

"Mais oui, une grande majorité d'hommes et de femmes de la dernière génération s'affirment certes musulmans mais aussi européens, belges, flamands ou wallons... Je me souviens d'une jeune fille voilée rencontrée dans le nord du pays qui affirmait avec force qu'elle était Flamande"...

Globalement, l'intégration est donc sur la bonne voie "même si de petits groupes résistent à cette intégration et s'il y a des noyaux radicaux. Mais je me dois d'ajouter que ces noyaux se comptent sur les doigts de quelques mains"...

On l'aura compris : le Pr Dassetto se range clairement parmi ceux qui ont foi en un islam belge... "Il se construit comme se construit du reste l'islam européen. Je me fatigue à dire qu'il faut avoir la patience du temps qui s'écoule. C'est une nouvelle histoire en train de s'écrire..."

Reste que d'aucuns ont peur d'un islam agressif qui pourrait coaliser les mécontents.

Pour le chercheur néolouvaniste "la peur est une mauvaise conseillère. Mais il faut être lucide face au danger d'un certain conservatisme qui serait tenté de suivre certains leaders. Il ne faut pas être naïf non plus face à certains discours vaguement interreligieux. Je suis convaincu toutefois qu'il y a une lame de fond pour un islam moderne à l'échelle du continent".