L'IVG: Jamais anodin, toujours douloureux

Belgique

Annick Hovine

Publié le - Mis à jour le

L'IVG: Jamais anodin, toujours douloureux
© Christophe Bortels

C’est une maison ancienne, qui grimpe sur trois étages, serrée entre les autres immeubles de la rue des Guildes, à deux pas de la place Saint-Josse. Dans ce quartier populaire bruxellois, le centre de planning familial "Plan F" a pignon sur rue. Au rez-de-chaussée, des chaises s’alignent dans la salle d’attente, symboles d’autant de destins. Des femmes s’y croisent, sans se connaître, sans savoir pourquoi l’autre est là. Simple consultation gynécologique, problème de fertilité, difficultés affectives ou interruption volontaire de grossesse. Avec une moyenne de 900 dossiers ouverts chaque année, le "Plan F" est le plus gros centre pratiquant des avortements à Bruxelles.

Les patientes sont belges de souche, issues de la communauté africaine subsaharienne, bulgares, roumaines, polonaises, maghrébines, de tous âges, chômeuses, employées ou travaillant à la Commission européenne, toute proche. Les femmes viennent ici pour avorter de tous les coins de la capitale ou du fin fond de la Belgique, de Rochefort, de Dinant ou de la province de Luxembourg, en toute discrétion.

Juriste, Joëlle encode depuis quatre ans tous les dossiers du Plan F : "Un petit nombre de femmes qui s’adressent à nous décident finalement de garder leur bébé. D’autres font entre-temps une fausse couche. Une autre partie des femmes, entre dix et quinze par mois, sont réorientées vers la Hollande parce qu’elles ont dépassé le délai légal de 12 semaines de grossesse dans lequel l’IVG est autorisée en Belgique. On pratique donc ici effectivement entre 750 et 800 avortements par an." Le "Plan F" fonctionne avec une équipe de vingt-cinq personnes : huit médecins (dont deux gynécologues), des psychologues, des thérapeutes familiales, des accueillantes, des assistants sociaux, une juriste

En haut d’une première volée d’escaliers, un petit bureau simplement meublé de trois fauteuils de toile, tout près des toilettes. "C’est ici que les patientes peuvent faire leur test de grossesse", indique Myriam Iddedir, thérapeute familiale et accueillante au "Plan F" depuis plus de dix ans. Un demi-étage plus haut, deux cabinets de consultation gynécologique, dont l’un est réservé aux interruptions volontaires de grossesse.

Les murs sont peints en bleu, azur comme le plus bel horizon. A gauche de la table d’examen munie d’étriers trône un échographe dernier cri. A droite, un petit chariot chargé de la pompe qui sert à pratiquer les avortements par aspiration. "La plupart du temps, cela se passe très bien, témoigne Mme Iddedir. Au moment de l’intervention, qui dure une vingtaine de minutes, il y a toujours une accueillante ou une psychologue et le médecin avec la patiente."

Si l’IVG ne fait pas physiquement mal, ce n’est jamais un acte anodin, insiste Joëlle : "Ce n’est pas une petite carie qu’on va soigner chez le dentiste." Myriam Iddedir confirme : "C’est toujours douloureux. Même si c’est une grossesse non désirée, cela reste une grossesse qui fait resurgir une série d’émotions liées à des événements précédents, à l’enfance, à la famille."

Si les femmes préfèrent souvent venir seules, elles peuvent être accompagnées du mari ou du copain, de la maman, d’une amie. "C’est parfois difficile à gérer : des accompagnants peuvent prendre une place particulière, inadéquate, comme le copain qui banalise la souffrance de la femme qui est en train de subir une IVG."

Un étage au-dessus, c’est la salle de repos où les patientes viennent s’étendre pour récupérer après l’intervention qui se fait sous anesthésie locale. Un paravent sépare deux confortables canapés-lits, aux coussins colorés. En général, les patientes ressortent dans l’heure. "Comme on pratique entre quinze et vingt avortements par semaine, il arrive que deux femmes se retrouvent ensemble dans la salle de repos."

Un présentoir propose des dépliants qui détaillent les moyens contraceptifs permettant d’éviter les grossesses non désirées. "La contraception, on en parle tout le temps, ici, à toutes les étapes."

Un autre cabinet de repos, équipé d’une sonnette, peint en rose vif, est réservé aux interruptions médicamenteuses de grossesse, possibles jusqu’à 49 jours d’absence de règles. "Cette méthode-là peut être plus douloureuse que la méthode chirurgicale, explique Joëlle. ll faut respecter un protocole précis : la femme doit pouvoir parler la langue pour comprendre ce qui va lui arriver. Elle doit aussi être accompagnée parce que l’expulsion peut se produire après plusieurs heures, quand elle est rentrée chez elle à la maison."

La plupart du temps, les patientes contactent le Plan F par téléphone. "Ce n’est pas une démarche facile. On doit parfois leur tirer les vers du nez pour savoir pourquoi elles appellent. Ces femmes, qui ne nous connaissent pas, doivent soudain évoquer des choses très intimes. On sent que la demande est difficile à exprimer", indique une accueillante.

Le premier rendez-vous au planning pour une IVG dure environ une heure et demie. Une conseillère conjugale, une psychologue ou un(e) assistant(e) social(e) formé(e) à l’accueil reçoit d’abord la patiente pendant une heure. "Cet entretien est très important. C’est un peu le moment où les femmes font le bilan de leur vie affective, qui leur permet parfois de rebondir quand elles sont engluées dans une situation qui ne leur convient pas. Comme, par, exemple, une liaison avec un homme marié. Le fait de tomber enceinte par accident, ça peut être la goutte d’eau pour les faire sortir de cette relation qui ne les satisfait pas", explique Myriam Iddedir.

Au cours de cet entretien, on aborde aussi le moyen de contraception employé par la femme et les raisons pour lesquelles il y a eu des relations non protégées. "On écoute surtout ce que la femme a à nous dire et on respecte aussi le fait qu’elle veuille éventuellement ne rien raconter." Parce que les mots ne viennent pas, que la réalité est trop douloureuse. "Si la femme ne veut pas parler, l’accueillante ne va pas décider si sa demande est ou non opportune. On n’est pas là pour être intrusif et jugeant."

Suit alors le rendez-vous chez le médecin, qui fait une échographie très précise. Cette consultation permet notamment de dater la grossesse et de dresser l’anamnèse de la patiente. De confirmer aussi que la femme est bien enceinte. "Cela arrive assez souvent que des femmes débarquent ici en le croyant alors que ce n’est pas le cas. On a même pensé inverser les choses et les envoyer d’abord à la visite chez le médecin. Mais finalement, on a maintenu le premier rendez-vous dans cet ordre. Si ces femmes croient qu’elles sont enceintes, c’est qu’elles ont eu des relations non protégées : le fait d’en parler et, le cas échéant, d’ajuster la contraception, permettra peut-être d’éviter ultérieurement une grossesse non désirée."

La loi prévoit un délai de réflexion de minimum six jours avant de pratiquer un avortement. "Ici, c’est sept jours, pour que la femme revoie la même équipe : le même médecin et la même accueillante", poursuit Mme Iddedir. Il arrive que les femmes changent d’avis, après la première visite au Plan F. "On ne pratique jamais une IVG quand on décèle une ambivalence dans la demande."

Quand, par exemple, un couple se présente et que monsieur déclare "ma femme veut un avortement", alors que c’est lui qui exige qu’elle interrompe sa grossesse. Au Plan F, on voit toujours la femme entre quatre yeux, pour décoder la demande.

"S’il y a le moindre doute, on fixe un nouveau rendez-vous, pour clarifier les choses. On n’intervient jamais en urgence. On ne se précipite jamais pour pratiquer une IVG, assure la juriste du planning familial. Personne n’est pour l’avortement en tant que tel . C’est un droit que la femme utilise en dernière extrémité, quand c’est la seule solution possible pour elle."

Ce jeudi, chattez avec Myriam Terlinden, conseillère conjugale et thérapeute familiale, de 12h à 13h

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