Du jamais vu dans les annales syndicales. Jeudi, dans le carré de tête des cortèges du 1 er mai, figuraient plusieurs centaines de sans-papiers qui, pour la première fois, prenaient le risque de sortir de la clandestinité. Ces manifestants font partie des quelque 900 travailleurs clandestins de la région parisienne qui, depuis la mi-avril, sous la houlette du syndicat communiste CGT, sont en grève pour obtenir leur régularisation. Ces sans-papiers ne disposent d'aucun titre de séjour en règle mais occupent un emploi déclaré, donnant lieu au paiement d'impôts et de charges sociales. Sur les quelque 300 000 sans-papiers que compterait la France, 75 pc auraient un emploi régulier, le plus souvent dans des branches comme le bâtiment, la restauration, le nettoyage ou la garde d'enfants.

Les demandes de régularisation introduites par ces travailleurs, soutenues par leurs employeurs, sont en cours d'examen dans les préfectures. Trois d'entre eux ont déjà été régularisés ; ils travaillent dans un restaurant chic de Neuilly où Nicolas Sarkozy a ses habitudes. Le gouvernement et l'UMP prônent leur régularisation "au cas par cas", à condition qu'ils occupent un emploi régulier dans des secteurs dits "en tension", à savoir manquant de main-d'oeuvre.

Jeudi dernier, à la télé, le président Sarkozy en personne a illustré tout le malaise éprouvé par les autorités à propos de ces travailleurs sans-papiers. Le chef de l'Etat n'a pu nier que leur régularisation attendue cadrait avec sa politique d'"immigration choisie". Celle-ci ambitionne de remplacer l'immigration familiale (aujourd'hui majoritaire) par l'immigration économique (jugée plus utile au pays et moins coûteuse en aides sociales). Mais Nicolas Sarkozy a clairement rappelé qu'il n'était pas question pour la France de donner à l'étranger l'impression de provoquer "un appel d'air" par une régularisation massive. Il a étrangement fait l'amalgame entre régularisation et naturalisation, estimant qu'il ne suffisait pas d'occuper un emploi irrégulier en France pour prétendre devenir Français - alors que les grévistes réclament un titre de séjour, et non la nationalité. Il a aussi sèchement indiqué qu'il préférait le recours à la main-d'oeuvre immigrée régulièrement établie en France (où l'on compterait 22 pc de chômeurs) plutôt que l'embauche de sans-papiers.

25 000 expulsions par an

Ces derniers, au demeurant, n'ont pas attendu l'intervention télévisée présidentielle pour ressentir le durcissement de la politique gouvernementale envers les clandestins. Le ministère de l'Immigration tourne au rythme annuel de 25 000 expulsions de sans-papiers. Une "politique du chiffre" , dixit les associations, qui a déjà entraîné la mort de plusieurs illégaux - dont récemment le jeune Malien Baba Traoré, qui s'est noyé dans la Marne alors qu'il tentait d'échapper à un contrôle d'identité.