Le futur commanditaire des attentats de Paris et de Bruxelles avait bénéficié d’un soutien fort en Belgique. Pourquoi ?

Oussama Atar est peut-être mort dans la zone irako-syrienne, mais une question lancinante demeure, jamais clairement expliquée à l’opinion publique : pourquoi la Belgique a-t-elle fait le forcing pour libérer d’une prison irakienne en 2012 celui qui est présenté aujourd’hui comme l’un des commanditaires des attentats meurtriers de Paris et de Bruxelles ?

La Libre Belgique peut aujourd’hui révéler que la décision a été prise au plus haut niveau le 9 avril 2008 par un petit cénacle de ministres du gouvernement Leterme 1. Ils faisaient partie du très secret comité ministériel du Renseignement et de la Sécurité, l’ancien Conseil national de la Sécurité.

C’était une période de grande instabilité politique, après le gouvernement intérimaire de Verhofstadt et la crise financière.

Ce jour-là, le comité prend la décision “de faciliter le retour de M. Atar en Belgique”, a indiqué le ministre Didier Reynders dans une lettre qu’il a adressée en décembre 2016 à la commission d’enquête sur les attentats. “Il y avait des intérêts convergents humanitaire et de sûreté d’Etat pour faire revenir l’intéressé en Belgique”, souligne le ministre, qui ajoute que la Sûreté de l’Etat suivait le dossier “avec intérêt”.

Didier Reynders sait de quoi il parle. Il était membre à l’époque de ce comité ministériel, en tant que vice-Premier, de même qu’Yves Leterme, Laurette Onkelinx (Affaires sociales), Patrick Dewael (Intérieur), Karel De Gucht (Affaires étrangères), Jo Vandeurzen (Justice), Joëlle Milquet (Emploi) et Pieter De Crem (Défense).

Quelques jours plus tard, le 18 avril 2008, les Affaires étrangères envoyaient une “note verbale” à Bagdad pour demander la libération d’Atar tout en promettant “un monitoring régulier par les services de renseignement belges” et en s’engageant à ne pas lui délivrer de passeport.

On sait ce qu’il en advint : après un intense lobbying belge, tant diplomatique que public, Oussama Atar fut expulsé d’Irak le 16 septembre 2012. Son voyage retour via Istanbul est payé par sœur Asma et, à son arrivée, il est interrogé à Bruxelles par la police et un magistrat fédéral. Mais il reste libre et va rendre fréquemment visite en prison à ses cousins Ibrahim et Khaled El Bakraoui (A-t-il radicalisé les futurs kamikazes de Bruxelles ?). Dès 2013, il reçoit un passeport des autorités belges et s’envole pour la Tunisie, avant de rejoindre la zone irako-syrienne.

L’agent de la Sûreté qui l’a interrogé témoigne

C’est la CIA qui, en mai 2006, avait averti la Sûreté de l’État qu’un Belge croupissait dans une prison de la force multinationale, celle de Camp Cropper près de l’aéroport de Bagdad. Arrêté à Ramadi, dans le triangle sunnite irakien, en pleine zone d’influence d’Al-Qaïda, il avait été condamné à perpétuité pour “crimes terroristes” et “entrée et possession d’armes illégales” sur le territoire irakien.

Fort logiquement, en 2006, des agents de la Sûreté se rendent sur place pour l’interroger. “Je l’ai vu pendant une semaine”, confie à La Libre l’un de ces agents, André Jacob. “C’était un sale gamin, qui était vachement emmerdé et qui n’avait pas du tout le profil d’un terroriste. Tout ce qu’il avait à faire dans ce camp, c’était de prier et de lire le Coran”.

La Sûreté a-t-elle cherché, à ce moment-là, à le recruter comme informateur ? L’ex-agent réplique : “Comme si on allait recruter quelqu’un qui était condamné à vie ! Un débriefing, ce n’est pas un recrutement”. Mais il ajoute : “Ce n’est pas normal qu’on lui ait donné un passeport et qu’on l’ait autorisé à voir ses cousins”.

Oussama Atar a-t-il par la suite été engagé comme informateur des services belges dans la mouvance radicale ? On l’ignore. Didier Reynders évoque dans sa lettre “l’intérêt de la sûreté d’Etat.” Mais les services de renseignement ne dévoilent jamais l’identité de leurs agents. C’est un principe cardinal de la profession.

Ce qui est sûr, c’est que les autorités belges ont fait le maximum pour faire sortir d’Irak le jeune belgo-marocain. La campagne pour sa libération est d’abord discrète, coordonnée par les Affaires étrangères, puis devient publique en 2010 seulement.

Les images de Guantanamo et des sévices imposés à des détenus par des soldats américains dans la prison d’Abou Ghraib étaient dans toutes les mémoires. L’ambassade d’Amman rend visite au détenu, lui fournit des colis de nourriture et de médicaments, s’enquiert de sa santé. Aux Américains, les diplomates belges affirment que cette affaire est “purement humanitaire”. En mars 2007, l’ambassade belge à Washington fait parvenir au Pentagone et au Département d’État américains une note comminatoire : “Les autorités belges tiennent les autorités américaines pleinement responsables de la vie, de la sécurité et de la bonne santé du détenu”.

Le député CDH Georges Dallemagne, le seul à s’être vraiment inquiété de ce qui avait conduit à la libération d’Atar, a compté jusqu’à “une douzaine d’interventions de la Belgique” pour le faire libérer.

L’actuel ambassadeur irakien à Bruxelles, Jawad Bin Kadhim Al-Chlaihawi, relève aussi les “pressions importantes” de la Belgique, de même que celles d’organisations comme Amnesty et la Croix-Rouge, qui ne connaissaient pas “avec précision les données du dossier de l’intéressé”, “toujours méfiantes de l’autorité.”

Et “l’Irak a fait son travail correctement”, conclut-il.

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Oussama Atar

1985 : Le 4 mai, naissance à Laeken. Il est cousin germain des El Bakraoui, futurs kamikazes de Bruxelles.

1999-2000 : se rend pour la première fois en Syrie, à Idlib, où il loge dans la famille d’un certain “Abdallah”, qui pourrait être l’un des fils du prédicateur Bassam Ayachi de Molenbeek. “Pour étudier”, affirme la sœur d’Atar.

2005 : Interpellé à Ramadi (Irak) et condamné à perpétuité le 24 mai pour “crimes terroristes et entrée illégale d’armes sur le territoire irakien”. Détenu notamment au Camp Cropper.

2006 : première intervention des Affaires étrangères belges, à l’époque sous la responsabilité de Karel De Gucht. La Belgique demande son transfèrement. Le premier avocat de la famille, Me Jacques Bourgaux, contacte l’ambassadeur américain à Bruxelles.

2007 : Le 28 février, sous les pressions belges, la peine de prison est réduite à dix ans de réclusion.

2008 : Le 17 avril, les Affaires étrangères insistent, craignant que le ressortissant belgo-marocain soit maltraité dans une prison irakienne : elles proposent qu’Oussama Atar soit libéré, mis sous surveillance par la Sûreté et que son passeport lui soit retiré.

2010 : la campagne pour le libérer devient publique en Belgique. La famille et ses avocats interviennent, évoquant la mauvaise santé du détenu. Des lettres sont écrites par des parlementaires MR et PS, et des ONG. Trois élus du PS, Ecolo et du CDH participent à une manifestation devant le Palais de justice de Bruxelles, “Sauvons Oussama”.

2012 : Le 16 septembre, Atar est expulsé vers la Belgique. Il est interrogé par la police fédérale, le parquet, puis libéré.

2013 : Atar reçoit un passeport. Fin de l’année, il quitte la Belgique pour la Tunisie, où le 30 décembre, il est interpellé à Hammamet puis libéré. Ensuite, selon les enquêteurs, il serait parti dans la zone irako-syrienne. Ch. Ly.