La toile qui ornait la future Grande mosquée de Bruxelles a disparu. Deux égyptologues la cherchent.

Une toile de 114 mètres de longueur, de 14 mètres de hauteur, même découpée en six morceaux, ne passe pas inaperçue. Pourtant, elle a disparu à Bruxelles. Evaporée. On ne la retrouve plus dans les caves des Musées royaux d’Art et d’Histoire de Bruxelles (MRAH). Les traces écrites à son sujet s’arrêtent au milieu des années 70. A-t-elle été détruite ? Découpée et vendue en morceaux ? Est-elle conservée là où on ne l’a pas cherchée ?

Un duo passionné d’égyptologues

Ce mystère est celui du "Panorama du Caire", une immense toile circulaire du peintre figuratif belge Emile Wauters. Jusqu’en 1971, dans un piteux état, elle ornait l’ancien pavillon oriental de l’Expo universelle de 1897 du Parc du Cinquantenaire. On l’aurait oubliée si ce bâtiment n’était devenu la grande mosquée de Bruxelles, confié en 1967 à l’Arabie saoudite et à d’autres pays musulmans et inaugurée en 1978 après une longue restauration.

Ce mystère passionne deux égyptologues, le Pr Eugène Warmenbol (ULB) et Luc Delvaux, conservateur aux MRAH, qui espèrent qu’un jour la vérité sera faite, notamment grâce à la médiatisation. Les administrateurs de la mosquée ne semblent pas être les premiers responsables de cette affaire, qui a débuté en 1909 quand l’ancien pavillon, propriété de l’Etat belge, a été laissé à l’abandon. Il s’est dégradé jusqu’au point que des riverains ont réclamé qu’il soit détruit en tant que chancre urbain.

Près d’une flaque sentant l’essence

A l’intérieur, "Le Panorama du Caire" a été rongé par l’humidité, restauré deux fois en 1923 et en 1950 avant d’être vandalisé. "I l y a eu des coups de couteau, une découpe sur le haut de la toile et même un essai de mise à feu", explique le professeur Warmenbol. "Un beau matin, un gardien a retrouvé la toile à terre à côté d’une flaque qui sentait l’essence et d’allumettes." L’attraction a été fermée au public en 1963. Quatre ans plus tard, la toile était encore "fort bien conservée", écrivit à l’époque René Sneyers, le directeur de l’Institut royal du patrimoine artistique. La dernière image du "Panorama" est un cliché en noir et blanc de 1971, où on voit un homme constater les dégâts sur la toile dans une rotonde où la brique rouge est à nu. Le cliché est conservé par l’Irpa. On ne dispose pas de photo couleur de ce panorama.

"Wauters considérait que c’était un de ses chefs-d'œuvre", explique le Pr Warmenbol. "Il y tenait beaucoup, surtout sous l’angle du créateur car il avait créé quelque chose de novateur en matière de lumière et de mise en scène notamment."

La toile du peintre bruxellois était une commande d’une société belgo-autrichienne qui se spécialisait dans les panoramas, très à la mode à l’époque. Il s’agissait de permettre au spectateur de saisir l’ensemble d’un paysage ou d’une bataille d’un coup d’œil circulaire.

Le cinéma faisait ses premiers pas et on était loin des shows en 3D sur la conquête de l’espace. De cette époque où les panoramas attiraient la foule, il ne reste plus en Belgique que le panorama de la bataille de Waterloo.

Wauters (19 novembre 1846-11 décembre 1933) était le fils d’un greffier à la Cour de Cassation et le neveu d’un ancien directeur des Archives de la ville de Bruxelles. Elève à l’Académie royale des beaux-arts de Bruxelles en 1865 et 1866, puis à l’Ecole nationale supérieure des beaux-arts de Paris en 1867, il devint un peintre respecté, connu pour ses portraits mais aussi pour ses œuvres grandioses.

Custoza ? Non, ce serait Le Caire...

"Le Panorama du Caire" fut de celles-là. La commande prévoyait initialement qu’il fasse pour la société belgo-autrichienne un panorama de la bataille de Custoza (Italie) mais cela ne l’inspirait pas. Il suggéra une toile évoquant les bords du Nil et se rendit pour cela au Caire, deux mois au printemps de 1880.

"Le Panorama du Caire" tourna dans plusieurs villes - Bruxelles, La Haye, Munich, Vienne - avant d’être abîmé en 1892 dans l’incendie de la rotonde dans la capitale autrichienne.

La toile fut ramenée en Belgique, sauvée par le comte Louis Cavens, qui la confia à l’Etat belge pour qu’elle soit pérennisée. Mais la Belgique ne tint pas parole, et le Comte adressa de longues lettres pour s’en plaindre. Jusque dans les années 80, les journaux de l’époque évoquèrent à plusieurs reprises le sort de ce Panorama maudit.

Comment alors cette énorme toile a-t-elle pu disparaître ?

"Il y a plein de légendes urbaines à son propos auxquelles je ne crois pas", explique le professeur Warmenbol. "L’une d’elles est qu’on aurait découpé les meilleurs morceaux et qu’on les aurait vendus. C’est la thèse notamment de Lucas François dans son livre Bouwen met zwart geld. Or il n’y a pas de traces dans les salles de ventes de morceaux de la toile. C’est qu’on voit sont probablement des esquisses".

L’une d’elles (" Nuer Anier au bord du Nil") a été vendue pour 2000 euros chez Horta en mars dernier.

Eugène Warmenbol croit que la toile a été, en très mauvais état, enroulée dans six bobines, puis confiée au MRAH dans les années 70 pour y être préservée. Les deux confrères se sont plongés dans les archives du MRAH, ont visité les souterrains du Cinquantenaire, interrogé des descendants du peintre pour tenter de percer le mystère de la toile disparue.

Derrière une double paroi ?

La dernière trace qui subsiste est, en 1976, une lettre du conservateur de la section Egypte, Herman De Meulenaere. Il y répondait à une chercheuse allemande que "Le Panorama" se trouvait dans les collections du MRAH, mais en très mauvais état. Ils n’excluent pas que la toile existe toujours, oubliée dans un recoin du MRAH ou retenue derrière une double paroi. Cette dernière hypothèse n’est pas fantaisiste, car un précédent conservateur du Musée, Pierre Gilbert, avait imaginé cette solution pour préserver la toile.

Bref, le mystère reste entier.

© � KIK-IRPA, Brussels
(Le site de l'Irpa)