ENTRETIEN

Jean-François Nandrin est criminologue, chargé de cours à l'Ecole Nationale des Officiers.

Quelles sont les limites du principe d'autodéfense?

En Belgique, c'est très clair. Il n'y a d'autodéfense permise que si la réplique est proportionnée: la personne agressée peut se défendre mais avec des moyens adaptés. Par ailleurs, la légitime défense ne s'étend qu'aux personnes. Il ne peut être question de tuer pour protéger un bien. L'article 147 du code pénal peut sembler amener une nuance, en parlant de légitime défense si on tue ou blesse «en repoussant, pendant la nuit, l'escalade ou l'effraction des clôtures, murs ou entrées d'une maison ou d'un appartement habité ou de leurs dépendances». Mais c'est une exception. Et elle ne vaut de toute façon pas quand il y a fuite, comme cela semble s'être passé à Maasmechelen.

Dès ce moment, la légitime défense ne vaut plus.

Non, on sort de la loi pour faire la justice soi-même. Clairement, la légitime défense ne permet que de repousser voire maintenir l'agresseur. Et encore, dans ce dernier cas, uniquement s'il s'agit d'un flagrant délit, et avec l'obligation de prévenir la police immédiatement. Autre élément: le «flagrant délit» ne peut être invoqué que si la poursuite n'est pas interrompue. Pas question d'appeler les voisins pour organiser une chasse à l'homme.

En 2002, après avoir tiré sur un voleur en fuite, un bijoutier est sorti libre de son procès.

Oui, mais il a pourtant bien été condamné. Il a pu cependant bénéficier d'une suspension du prononcé. Par ailleurs, il n'a pas pu plaider la légitime défense.

Comment expliquez-vous ce qui s'est passé à Maasmechelen?

Je ne veux pas faire d'analyse définitive: cela aurait pu se passer n'importe où. J'observe malgré tout avec prudence cette Flandre qui vote massivement à droite, voire à l'extrême droite. Ce n'est pas sans créer un certain climat.

J'entends que le quartier connaissait une vague de cambriolages, que les gens étaient excédés. Je peux comprendre tout ça. On va alors critiquer la police. Mais elle peut bien être de proximité, elle ne peut être partout. Elle est active, on peut même penser que la réforme des polices donne finalement des résultats positifs. Mais ce n'est pas pour cela que le risque est nul, et qu'on peut exiger d'être en sécurité tout le temps, et partout. Vous savez, Cicéron se plaignait déjà de ne pas pouvoir traverser Rome la nuit... Peut-être que la mise sur pied d'un Réseau d'information de quartier (RIQ) aurait pu éviter ce qui s'est passé à Maasmechelen.

Les critiques ne manquent pas sur les RIQ: appel à la délation, dérives sécuritaires,...

Il faut rappeler que, quand un RIQ est mis en place, c'est à l'initiative de la police qui entoure le projet d'une série de conditions. C'est elle qui indique quoi observer pendant combien de temps à tel endroit. Le RIQ n'est certainement pas la solution idéale, mais c'est peut-être une manière d'organiser et de cadrer les réactions de la population.

On peut aussi regretter plus simplement qu'une série de métiers aient disparu des rues. Aujourd'hui, les facteurs passent à toute vitesse et les marchands ambulants n'existent plus. Ils étaient les yeux de la société, qui manquent peut-être aujourd'hui, comme quand on remplace le guichetier du métro par un distributeur automatique aux instructions incompréhensibles.

© La Libre Belgique 2006