Surpopulation, délabrement, évasions, violences L’actualité pointe, à intervalles très réguliers, le malaise qui règne dans les prisons belges. D’où vient-il ? Pourquoi la politique carcérale semble-t-elle tourner en rond depuis plus de 20 ans ? Pourquoi les établissements pénitentiaires font-ils office de terminus social, sans grand espoir pour les détenus condamnés à y végéter pendant quelques mois et, trop souvent, de longues années ?

Dans un cahier du Crisp* qui tombe fort à propos, le professeur Philippe Mary, responsable du Centre de recherches criminologiques de l’ULB, dresse l’état des lieux de "l’introuvable politique pénitentiaire contemporaine" qui s’est réduite, depuis les années 1980, à une gestion de crise(s), "sans principes directeurs, face à une surpopulation qui est devenue l’horizon ultime de l’action politique en matière carcérale".

En 30 ans, la population pénitentiaire a quasiment doublé en Belgique, dépassant 11 000 détenus en 2011 (pour 9 000 places). Une inflation carcérale causée par quatre facteurs ; l’augmentation du nombre de prévenus (des détenus en attente de jugement) ; l’allongement de la durée de ces détentions préventives ; l’allongement des peines (avec une augmentation sensible des peines supérieures à 5 ans) et la proportion croissante de détenus étrangers, identifie le criminologue.

Une lueur d’espoir apparaît en 1996 avec une note d’orientation déposée au Parlement par le ministre de la justice de l’époque, Stefaan De Clerck (CD&V), qui donne la priorité aux peines alternatives et veut "assurer une exécution digne et efficace des peines privatives de liberté". On y abandonne - enfin ! - l’idée que la prison est la seule vraie peine et que les autres sont une faveur accordée au condamné. On y précise qu’une détention "sensée" doit notamment contribuer à "une meilleure compréhenson des circonstances qui ont occasionné la délinquance", "au développement d’aptitudes sociales destinées à résoudre des problèmes" et "à une influence positive sur le comportement, de sorte que le détenu, ainsi transformé, puisse réintégrer la société".

Mais l’affaire Dutroux éclate en août 1996 et la note de politique pénale du ministre De Clerck est enterrée avant même d’être débattue au Parlement. Une affaire qui a aussi contribué à accentuer le climat d’hyperréactivité aux questions de délinquance et de répression accrue que la Belgique connaît depuis le début des années 1990, rappelle Philippe Mary.

On a ainsi vu se multiplier des réformes durcissant la réaction pénale (libération conditionnelle plus difficile à obtenir ) entraînant inévitablement l’aggravation de la surpopulation.

Réponse principale du politique : ouvrir de nouvelles prisons. En 2008, le même Stefaan de Clerck, qui douze ans plus tôt remettait clairement en cause la place de la prison dans la politique pénale, se lance dans la promotion de la construction de nouvelles prisons, en mettant en avant des arguments économiques avant tout : importance des retombées en termes d’emplois directs (une prison de 444 places en fournirait 500 pour "au moins 100 ans") ou indirects, soit une mine d’intérêts commerciaux et économiques pour les communes qui les accueillent sur leur territoire. L’impact social des prisons se réduit ainsi à cette autre forme de "consumérisme pénal", où le client n’est plus le justiciable mais les communes qui vont parfois jusqu’à y voir une piste sérieuse pour sortir de la crise.

* Courrier hebdomadaire n°2137 du Centre de recherche et d’information socio-politiques (Crisp), 6,90€ www.crisp.be