Belgique

Rue des Plantes, dans le quartier de la gare du Nord à Bruxelles. Eclairée par un néon rose, une femme se remaquille en vitrine. Il pleut. Le client est rare. En face, une maison que rien ne distingue des autres, sinon une étiquette apposée sur la sonnette: «Espace P...». Comme prostitution. Créée en 1988 sous l'impulsion de quelques médecins qui avaient dans leur patientèle des femmes prostituées, l'asbl fête aujourd'hui ses 15 ans.

L'objectif initial des fondateurs, essentiellement médical, s'est élargi avec le temps, explique Charles Disneur, président d'«Espace P...». «La sensibilisation, l'information et la prévention sida restent son but prioritaire, mais d'autres problématiques liées à la prostitution sont également prises en compte: traite des êtres humains, toxicomanie, pauvreté, violence, réinsertion par le logement...».

Particularité d'«Espace P...» : ne pas juger les jeunes filles et les femmes qui viennent frapper à sa porte. Soit, chaque année, entre 1200 et 1500 prostituées qui s'adressent aux antennes de Bruxelles, Liège, Charleroi ou Namur. «Notre but n'est pas de «remettre les pauvres filles sur le droit chemin», mais de répondre aux problèmes qu'elles viennent soumettre».

Faillite virtuelle

Reste qu''«Espace P...» va financièrement très mal, l'asbl étant même virtuellement en faillite. Subsidiée par les Régions wallonne et bruxelloise, la Communauté française, la Cocof et quelques communes (environ 600000 euros par an), l'association n'arrive pas à joindre les deux bouts. En cause: l'obligation de préfinancer 30pc des subsides et l'arrivée très tardive des tranches... Pour l'antenne de Bruxelles, l'asbl n'a pas encore vu un seul euro de la première tranche de subsides (26500 euros) promis pour 2004... D'où le cri d'alarme lancé aux politiques par le président d'«Espace P...» : le risque est grand de devoir mettre la clé sous le paillasson, avec pour conséquence une perte d'emploi pour 18 travailleurs et l'arrêt des activités. «Ce serait la fin d'un important travail de santé publique et d'aide sociale», insiste Isabelle Jaramillo, assistante sociale, qui coordonne l'équipe bruxelloise.

La violence augmente

En 15 ans, le profil de la prostitution a très fort évolué. A Bruxelles, 70 à 80pc des prostituées «visibles» (vitrines, bars et rues) sont aujourd'hui d'origine étrangère; dont les trois quarts proviennent des anciens pays de l'Est, les autres venant du Nigeria et d'autres pays d'Afrique, d'Amérique latine et centrale, explique Cécile Cheront, psychologue et coordinatrice d'«Espace P...». Par comparaison, 60 à 70pc des filles installées dans les «bars de route» de Wallonie sont belges. Autre distinction: 68pc des prostituées qui viennent en consultation chez les médecins d'«Espace P...» à Bruxelles ont moins de 25 ans; en Région wallonne, l'âge moyen est de 30 ans.

Combien de prostituées sont-elles victimes de la traite des êtres humains? Les migrantes arrivent rarement seules, mais via des filières. «C'est très difficile à chiffrer, répond Cécile Cheront. Une série de femmes sont exploitées mais ne veulent pas réagir parce qu'elles ont trop peur ou parce que, même exploitées, elles gagnent quand même plus d'argent que chez elles». Un exemple? «Le salaire mensuel moyen s'élève à 100 euros par mois en Bulgarie. Une prostituée bulgare peut avoir 3 ou 4 fois cette somme sur une seule journée en Belgique».

Autre changement important en 15 ans: l'augmentation de la violence et des exigences des consommateurs du sexe «qui ne se contentent plus du minimum».

Pour ses 15 ans, «Espace P...» propose trois journées tous publics au Centre culturel Jacques Franck, les 29 et 30/9 et le 1/10. Films, documentaires, débats, présentation d'un recueil de témoignages et d'une BD «BruXXXelles-nord». Information: 02.219.98.74 ou Webhttp://www.espacep.be.tf

© La Libre Belgique 2004