Reportage

Prisonniers des barbelés dans lesquels ils se sont emberlificotés, des lambeaux de draps grisâtres flottent comme des drapeaux déchiquetés dans un des préaux de la prison de Namur. Vestige de la pratique - pas si ancienne - dite du yo-yo. Pour communiquer d’une aile à l’autre, les détenus s’envoyaient ainsi des messages et autres objets en visant les fenêtres des cellules. Mais le placement de caillebotis, qui viennent doubler les barreaux, rend désormais l’exercice beaucoup plus difficile, explique Bernard Gauthier, assistant pénitentiaire en chef de la prison de Namur.

Un panneau de basket rouillé s’ennuie dans la cour en bitume noir. Dans un des coins, une guérite inutilisée semble toujours faire le guet. On devine les jardins avoisinants. "Ce préau-ci ne pose pas de problème", indique M. Gauthier. "Ce n’est pas comme l’autre, là-bas, qui longe la rue, où il y a des largages de GSM, de bouteilles d’alcool et autres produits illicites. Quand ça arrive, les détenus consomment et picolent dans le préau." Difficile, même avec des filets de retenue, d’empêcher totalement ce trafic.

D’autant que la prison de Namur, un des plus anciens établissements pénitentiaires du pays, affiche un taux élevé de surpopulation : 206 détenus en moyenne, en 2011, pour 140 places. "On est même monté à 220", détaille Eric Delchevalerie, directeur de l’établissement. La prison namuroise sert à la fois de maison d’arrêt et de peine, mais les prévenus (en attente de jugement) y sont majoritaires.

En forme d’étoile, le bâtiment construit en 1870 sur le modèle Ducpétiaux (du nom de l’inspecteur général des prisons nommé en 1830 par le gouvernement provisoire) reflète la conception pénitentiaire de l’époque : surveillance facile depuis "le centre" (à l’intersection des quatre ailes) avec un minimum de personnel ; séparation radicale des détenus pour éviter l’effet "école du crime". Que ce soit en cellule, dans le préau ou à la chapelle, le prisonnier devait être seul.

Un principe d’isolation à 1 000 lieues de l’approche actuelle. La loi sur le statut juridique des détenus (dite loi Dupont) de 2005 établit que le détenu doit subir sa détention mais qu’il dispose de toute une série de droits, comme les contacts avec sa famille, des relations sociales "Ce qui bouscule l’architecture du bâtiment, pas du tout conçu pour le régime communautaire", souligne M. Delchevalerie.

L’aile B abrite les prévenus. On y compte 80 pensionnaires, "quand ça va bien", mais jusqu’à 100 détenus s’entassent dans les 30 cellules. Un homme crie derrière une porte : "Je veux mes médicaments, et le reste. On ne me donne rien : il me les faut !" Il crie encore. Un surveillant tente de le calmer : "Ce n’est pas dans mes attributions de donner des médicaments. Faites un rapport au médecin". Détectant la présence de visiteurs, le détenu en rajoute : "Bonjour tout le monde, vive la liberté, la liberté !" Il fait du chambard, tambourine sur la porte.

"Il est comme ça toute la journée", soupire l’agent pénitentiaire. "On n’en peut plus : il réclame tout le temps des produits de nettoyage ou du savon. Il les déverse dans sa cellule. Il prend sa douche tout habillé et vide le gel tout d’un coup." Il siffle aussi systématiquement quand un membre du personnel ouvre la porte de sa cellule. Le gardien confie : "Des fois, quand je rentre chez moi, j’ai envie de pleurer".

C’est un exemple criant d’une situation devenue dramatique dans les établissements pénitentiaires. "Ce type n’a rien à faire dans le cellulaire : il devrait être à l’annexe !", commente Bernard Gauthier. Entendez l’annexe psychiatrique de la prison, construite en 1970, pour des prévenus en observation, susceptibles d’être internés. L’équipe de soins est composée d’un psychologue, d’une assistante sociale, d’une logopède et de quatre médecins psychiatres. Mais là aussi, les 22 places sont occupées en permanence, alors qu’entre 40 et 50 détenus devraient s’y trouver.

"L’augmentation des cas psychiatriques, c’est une énorme évolution", témoigne Bernard Gauthier. "Il y a la deuxième génération de toxicomanes et tous ceux qu’on appelle les "borderline", qu’il est très difficile d’intégrer dans le régime cellulaire normal." Du coup, au sein de la prison, on organise des tournantes, pour permettre au personnel de souffler. "Quand un gars de l’annexe va mieux, on le transfère en cellule pendant quelque temps et on le remplace par un détenu qui a pété les plombs."

En règle générale, les détenus de l’annexe se tiennent relativement calmes - un effet de la camisole chimique. Mais pas toujours. En février 2011, Salek Hilami, réputé dangereux, a pris quatre personnes en otages : un agent pénitentiaire, une ergothérapeute, une infirmière psychiatrique et un éducateur, tous très choqués. Une tentative d’évasion qui s’est dramatiquement terminée par la mort d’un codétenu, étranglé par Hilami. Bernard Gauthier se souvient très précisément de cette soirée de cauchemar. "J’étais là : j’avais passé au moins 4h à tenter de le raisonner. Ses pupilles étaient complètement dilatées. Il avait pris quelque chose mais on ne savait pas quoi."

Dans la salle commune de l’annexe psychiatrique, un jeune homme prostré dans un fauteuil tourne la tête, le regard vide. "C’est malheureux mais ces gens-là devraient être pris en charge à Paifve !", s’exclame encore l’assistant pénitentiaire en chef. En attendant l’ouverture des Centres de psychiatrie légale d’Anvers (la procédure est en cours) et de Gand (la construction a démarré), Paifve reste le seul établissement de défense sociale (EDS) du pays, d’une capacité de 200 places. Beaucoup trop peu quand on sait que le taux de psychotiques a très fortement augmenté en prison : il atteint 7 % des détenus aujourd’hui, contre environ 1 % il y a une quinzaine d’années. Dans l’intervalle, on garde des malades mentaux, avec des comportements totalement imprévisibles, dans les prisons qui ne sont pas du tout adaptées.

Dans le couloir qui mène à l’infirmerie, une instruction dactylographiée : "Veuillez ne pas mettre vos pieds contre le mur. Merci". Un petit comique a rajouté, à la main : "ni dans la gueule, ni au plafond". Au cœur du cellulaire, il y a le "centre", organe de contrôle bardé de caméras, d’où on peut garder un œil sur les mouvements dans les différentes ailes (A, B, C, D). De lourdes portes-grilles en défendent l’accès, qu’il faut actionner en deux temps : attendre le déclic et puis baisser la poignée. Au-delà, les cellules s’alignent dans le couloir, sobrement - c’est un euphémisme ! - meublées. Un lit et une armoire en bois ; un frigo-table ; une cuvette de WC même pas dissimulée par une cloison qui s’arrête à un mètre de haut ; un évier en inox. Comment peut-on vivre à trois dans ce rectangle de 9 m2 qui ramène un siècle et demi en arrière ? Seul l’écran plat, fixé au mur, complètement anachronique, rappelle qu’on est en 2012...

Lantin, Namur, Saint-Hubert, Andenne, Saint-Hubert encore et retour à Namur : Bernard Gauthier, qui a une formation d’éducateur, travaille depuis 26 ans derrière les barreaux. Il en a vu défiler des détenus, des violences, des drames, des incidents "Les premiers pas dans le monde pénitentiaire, c’est très dur. On ne sait pas si on va revenir le lendemain. Après, on s’y fait." Le gardien a reçu sa première formation - d’un mois - après quatre ans de prison. "Ça ne m’a servi à rien du tout !"

La semaine dernière, il y a eu du grabuge au préau : un incident entre détenus. "On a dû serrer la vis." C’est-à-dire renforcer la sécurité, en surveillant plus étroitement les mouvements. On perçoit une certaine nervosité, sans doute renforcée par l’arrivée, annoncée dans l’après-midi, d’un détenu réputé dangereux en provenance de la prison de Bruges. Où on a dû faire de la place pour Julien Cazetta, l’évadé de Tournai qui, des pseudo-explosifs au cou, avait pris trois gardiens en otages... Un effet du domino carcéral.

Assistant pénitentiaire en chef, Bernard Gauthier doit organiser le travail des 150 agents chargés de la surveillance à la prison de Namur, dont environ un tiers de gardiennes. "La mixité, ce n’est pas toujours une grande réussite. C’est un travail par pauses. Quand j’ai 9 femmes sur 15 agents, je fais quoi s’il y a un gros incident ? Et je ne peux pas mettre les agents féminins à la fouille de détenus masculins après les visites ou au retour du tribunal !"

Pas simple de concocter le planning quand on sait que le taux d’absentéisme est particulièrement élevé chez les agents pénitentiaires et que les malades ne sont pas remplacés. Un seul exemple : l’ergothérapeute prise en otage l’an dernier n’est pas encore en mesure de reprendre le travail.

"On a déjà essayé plein de solutions. La réputation des agents de l’Etat se vérifie, hélas", soupire M. Gauthier . "Mais c’est un métier dur: il faut encaisser, se faire insulter et mordre sur sa chique pour que ça ne parte pas en vrille. L’agent pénitentiaire est la première personne en contact avec le détenu." Malgré tout, Namur est une prison où les agents et les détenus se sentent bien, affirme-t-il. "Ici, on discute d’abord. On essaie de régler les problèmes autrement qu’en envoyant cinq malabars maîtriser un détenu et le flanquer dans une cellule nue."