Entretien

Roger Lallemand, quels souvenirs gardez-vous du vote de cette loi au Parlement ?

Ce fut un long combat. Ce fut un combat difficile aussi, politiquement, parce que le gouvernement était une coalition entre CVP, PSC, PS, SP et Volksunie. Il n’y avait pas de majorité possible, au sein du gouvernement, sur une loi de dépénalisation partielle ; une majorité alternative était donc nécessaire. Heureusement, c’est assez rare pour être souligné, il y avait eu, à la formation du gouvernement, un préaccord affirmant que celui-ci accepterait une majorité alternative sur le sujet. Heureusement aussi, j’ai pu conclure un accord avec Mme Herman-Michielsens, sénatrice du PVV ( NdlR, devenu le VLD), qui fut une dame remarquable.

Dans quel état d’esprit étiez-vous ?

Dans cette conviction fondamentale : il fallait affirmer l’autonomie de la femme dans la décision d’IVG. C’est elle qui devait apprécier souverainement la situation avec son médecin. Pas besoin d’autres interventions. La femme devait être au centre de la décision. La maternité était traitée comme un projet ; elle n’était plus, en certaines conditions, une fatalité.

Comment avez-vous vécu l’épisode de l’impossibilité de régner de Baudouin ?

L’intervention du Roi fut inattendue parce qu’il s’était montré très discret jusque-là, dans le respect des débats du Parlement. Son refus de sanctionner la loi fut un fait absolument exceptionnel. La solution qui fut donnée à son abstention le fut aussi. Même si elle suscita des débats juridiques, elle fut remarquable et efficace.

Avez-vous eu de la compréhension pour son attitude ?

Elle m’a assurément surpris. Mais elle était empreinte de dignité, d’autant - c’est capital - qu’il n’a pas voulu remettre en cause la souveraineté du Parlement. La question de la sanction royale aurait pu se poser à nouveau au moment du vote sur l’euthanasie. Ce ne fut pas le cas. Il faut en savoir gré au roi Albert. Sa réaction a réduit l’urgence d’une réforme institutionnelle.

Vous avez été nommé, en 2002, ministre d’Etat. Y avez-vous vu un signe que le Palais avait “tourné la page” ?

Ce fut là une attitude incontestablement positive du Palais, ouverte à la diversité des convictions. Je ne suis pas sûr pour autant que les positions idéologiques aient changé au Palais. Mais le rôle primordial du Parlement a été reconnu.

Avec le recul de vingt ans, comment évaluez-vous la loi ? Ainsi, est-il positif, ou au contraire suspect, qu’il n’y ait eu aucun procès pour IVG pratiquée illégalement ?

C’est un élément extrêmement positif et caractéristique qu’il n’y ait eu ni plainte ni procès. Je crois, fondamentalement, que les choses se passent bien. L’IVG est certes toujours un échec et une souffrance, mais la loi elle-même est appréciée. Elle apporte une réponse à des situations qui se maîtrisent mieux.

N’aurait-elle donc pas contribué à banaliser l’IVG ?

Non. En fait, la pratique de l’IVG était devenue banale avant la loi. Faut-il rappeler qu’avant la réforme législative, de nombreux centres extra-hospitaliers pratiquaient ouvertement des IVG et faisaient publier des statistiques à ce sujet ? Les pratiques étaient admises. Un parlementaire CVP avait même dit : "Les pratiques doivent être tolérées mais ne changez pas la loi !" Mais il reste à assurer une éducation permanente de la contraception.

Depuis janvier 2003, l’IVG est remboursée par la sécurité sociale et ne coûte plus que 3,20 euros à la patiente. La contraception après 21 ans, hormis les pilules basiques qui ne conviennent pas à toutes les femmes, coûte plus cher. N’y a-t-il pas là un hiatus ?

C’est bien sûr illogique. Incontestablement, il faut revoir les tarifs. Et tout faire pour réduire la confusion qui pourrait exister entre la contraception et l’IVG. Mais il ne faut pas revoir la loi pour cela.

On ne doit en rien la revoir ? En particulier, sur le délai de douze semaines dont d’aucuns demandent l’allongement ?

Je pense que, fondamentalement, il faut partir du principe que la loi ne doit pas changer. Cela dit, je ne suis pas contre l’ouverture d’un débat sur le délai. C’est vrai que l’on peut discuter des douze semaines dans certains cas. Mais il faut dégager un accord qui n’est pas garanti

Pensez-vous que la loi puisse être remise en cause sous l’influence de courants “pro-vie” ?

Je ne pense pas. Il y a une évolution fondamentale des esprits. Ainsi, je salue l’attitude remarquable de ceux qui ont amené au vote, en février, par une majorité du Parlement européen, d’une résolution réaffirmant le droit des femmes à un accès à la contraception et à l’avortement. Toutefois, il n’y a pas de doute que les mouvements qui ont défendu et défendent toujours la loi de dépénalisation doivent se mobiliser et réaffirmer leurs valeurs et principes.