Les instituts de sondage vivent des moments difficiles. Longtemps, ils ont donné Hillary Clinton gagnante des élections présidentielles américaines et c’est Donald Trump qui a décroché le gros lot; en France, ils voyaient Alain Juppé remporter les primaires de la droite et c’est François Fillon, longtemps considéré comme largué, qui s’est imposé haut la main.

Pour autant, les Belges s’intéressent aux sondages. Ils sont 57 % à les suivre de près ou de très près. C’est ce qui ressort du baromètre RTBF/La Libre réalisé par Dedicated.

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Beaucoup de Belges le font pour se situer par rapport à ce que pense le reste de la population. Les sondages leur servent aussi à se tenir informés des tendances du moment. Ils sont encore, aux yeux d’un certain nombre, un outil pour sensibiliser les politiques à l’insatisfaction de la population et un moyen pour celle-ci de donner son avis. Ils sont moins nombreux (15 %) à estimer que les enquêtes d’opinion peuvent les aider à faire certains choix.

Comme l’indique notre tableau, pour 59 % des personnes interrogées, (61 % des Flamands et 54 % des Bruxellois), les sondages prennent le pouls de la population sur des sujets de société importants. Ils ne sont déjà plus que 50 % (45 % des Flamands mais 58 % des Wallons) à considérer que le travail est réalisé par des professionnels et 47 % à estimer que les sondés disent ce qu’ils pensent quand ils sont interrogés.

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A peine 41 % de l’échantillon jugent que les politiques tiennent compte des sondages et seuls 32 % ont confiance dans la méthodologie suivie, 49 % considérant que celle-ci ne rend pas impossible la manipulation des réponses.

Moins d’un tiers (30 %) croit que les sondages politiques sont conformes aux résultats effectivement enregistrés le jour d’une élection et 29 % à peine trouvent les sondages fiables en général. Dans ces deux derniers cas, l’uniformité des réponses est grande.

Peu d’impact sur les choix politiques

Il est également très intéressant de relever que 61 % des sondés (56 % des Bruxellois) répondent que les sondages n’ont aucun impact sur leurs choix politiques; qu’ils ne sont que 13 % à être incités à s’intéresser au programme des partis qui "montent"; 10% à se mobiliser davantage pour le parti qu’ils soutiennent; 5 % à voter pour celui qui a les meilleurs résultats (et 4 % à voler au secours du parti en difficulté).

Près de la moitié des sondés (49 %, mais 46 % seulement en Wallonie) sont persuadés que les politiques sont beaucoup ou assez bien influencés par les sondages; mais, paradoxalement, le nombre de personnes estimant que les politiques tiennent compte des sondages dans leurs actions tombe à 30 % (dont 7 % jugent qu’ils le font trop) contre 58 % qui avancent que les politiques n’infléchissent pas assez leur action.

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Trop de sondages dans les médias

S’agissant de l’honnêteté des sondages, 33 % estiment que certains sondages sont faussés de façon involontaire (questions mal formulées), 20 % parce qu’ils essaient de manipuler les personnes interrogées et 18 % parce que les médias n’utilisent que les résultats qui les arrangent.

In fine, 55 % des sondés (59 pour les Wallons) estiment que les médias utilisent un peu trop ou beaucoup trop les sondages alors que 21 % d’entre eux considèrent au contraire qu’ils ne les utilisent ni trop, ni trop peu et… 5 % qu’ils n’y ont pas assez recours.

Marc Dumoulin, directeur de Dedicated: "Les sondages ont des circonstances atténuantes"

Marc Dumoulin est le directeur de l’institut de sondage Dedicated. Il réalise notamment le baromètre politique de La Libre et de la RTBF.

Seules 29 % des personnes interrogées dans le dernier baromètre estiment que les sondages sont fiables. Les résultats ne sont pas très bons…

Nous avons un mérite: nous avons passé ce questionnaire à un moment vraiment peu propice. La veille, c’était les élections pour les primaires en France. La population belge venait d’être confrontée à trois votes où les sondages ont été mis en cause : le Brexit, les présidentielles aux USA et les primaires de la droite et du centre en France. C’est normal que l’on trouve un certain scepticisme. Mais la vraie bonne question que l’on aurait dû poser, c’est : "Que pensez-vous des sondages en Belgique ?". La Belgique est l’un des deux Etats en Europe à avoir le vote obligatoire. A chaque élection, il y a environ 90 % des électeurs qui se déplacent. Cela change beaucoup en termes de fiabilité des prédictions. Le taux de participation est en effet une variable qui a un impact très important sur la précision des sondages. Or, c’est aussi la variable la moins maîtrisable.

Donc, selon vous, les sondages en Belgique sont plus fiables ?

Il n’y a, dans notre histoire, que lors des élections régionales de 2009 que nous avons constaté un fort décalage entre les sondages et les résultats des élections. À l’époque, la RTBF et "Vers l’Avenir" nous avaient commandé une série de sondages pour les 8 arrondissements électoraux wallons. À chaque fois que nous sortions un résultat, le PS était à -8 ou -9 %. Le boulevard de l’Empereur était très nerveux et nous appelait pour savoir quand on allait arrêter de sortir de pareils résultats… Vu ces sondages, Michel Daerden a alors dit que chaque socialiste devait aller sonner aux portes et retourner sur le terrain. En un mois, la situation a été retournée, le PS a refait son retard. Depuis lors, on n’a jamais plus été très loin dans l’erreur.

Au niveau international, comment expliquer les couacs récents ? Brexit, élections aux USA…

Il y a un autre élément qui explique pourquoi les sondages en Belgique sont plus fiables : en statistique, la marge d’erreur est la plus grande lorsqu’il faut simplement choisir entre deux options qui ont tendance chacune à rassembler environ 50 % de l’électorat. Or, en Belgique, l’offre politique est extrêmement fragmentée - nous avons testé 17 partis pour Bruxelles… - ce qui réduit la marge d’erreur. Pour le Brexit, au contraire, il fallait répondre "oui" ou "non". A 10 jours du vote, tous les résultats ont montré un resserrement. Le "oui" était à 50 % avec une marge d’erreur de 3 % vers le haut et vers le bas. En fait, les commentateurs auraient dû conclure qu’on était alors au coude à coude, que tout était possible. Mais le camp du "oui" était sûr de l’emporter. De même, aux USA, le camp démocrate était persuadé que Clinton allait gagner. Cela a pu démobiliser certains électeurs. Les sondages ont de solides circonstances atténuantes.

De même, en France, personne n’avait vu venir François Fillon aux primaires.

Il y a, en effet, le phénomène Fillon avec sa remontée extrêmement importante. Tout le monde pensait à un duel Sarkozy/Juppé. On estimait aussi qu’il y aurait 10 % de votants de gauche venus "polluer" l’élection pour barrer la route à Sarkozy. Mais, au lieu d’en avoir 200 000, il y en a eu 1,5 million. Sur 4,5 millions de votants ! A ce moment, on ne connaissait pas encore bien le programme de Fillon et, puisqu’il était donné battu, ces électeurs de gauche se sont rabattus sur lui en se disant qu’il ne serait pas gênant.