Le Centre d’action laïque se dit troublé. Selon un vent favorable qui a soufflé jusque dans ses locaux de la Plaine des Manoeuvres, le Service Public Fédéral Justice s’apprêterait à transmettre au ministre de la Justice un avis positif sur l’extériorisation possible de signes d’appartenance religieuse ou philosophique par les agents de ses services.

En clair : au sein du SPF Justice, l’on pourrait assister à une remise en question de la neutralité de l’Etat. Ce n’est certes dans l’état actuel des choses qu’un avis et il appartiendra au ministre de trancher. Mais c’est précisément cela qui inquiète Pierre Galand et l’équipe dirigeante du CAL et qui les amène à s’en ouvrir à "La Libre Belgique". En effet, le document n’exclut certes pas une interdiction générale de tout signe religieux - ce que demande évidemment le Centre d’Action laïque pour les fonctionnaires - mais prévoit aussi une acceptation partielle voire générale de tout signe religieux.

"Ce document est d’autant plus interpellant", commentent Pierre Galand et la secrétaire générale du CAL Eliane Deproost, "qu’il intervient à un moment particulier : c’est-à-dire dans la foulée de la campagne électorale régionale et européenne où certains partis ont adopté des positions très conciliantes à l’égard de ce que l’on appelle les accommodements raisonnables, l’enseignement du créationnisme et, nous y revoilà, le port de signes distinctifs religieux par les agents des services publics. Nous y voyons un réel estompement de la norme qui va à l’encontre du sens de l’histoire mais aussi du vivre ensemble."

Et les responsables du CAL de s’étonner "du côté très orienté de la note qui semble plaider pour une liberté totale faisant fi de la neutralité du service public. Il nous semble dès lors urgent de clarifier au plus vite la situation car ce qui pourrait se faire au SPF Justice peut faire tache d’huile. Il nous semble que l’on doit absolument éviter de rouvrir le débat car rien ne dit qu’après avoir touché le monde des fonctionnaires, certains ne seront pas tentés de rouvrir le débat pour ce qui est des avocats ou des magistrats même si le port de la toge est un signe ô combien visible de leur neutralité !"

L’inquiétude du CAL est aussi dictée par le fait que les "cellules diversité" qui ont été créées dans plusieurs services publics fédéraux pourraient être tentées d’introduire également des mesures d’exception. Avec la conséquence d’introduire de nouvelles inégalités. Car si l’on peut autoriser le port du voile dans les administrations en seconde ligne, cela semble toujours exclu pour le personnel directement confronté au public.

Bref, pour le Centre d’action laïque, il est plus que temps de passer à l’étude d’une proposition de loi qui complète la garantie de séparation des Eglises (au sens large) et de l’Etat.

"Ce n’est pas une réaction à la proposition de Denis Ducarme car c’est le hasard de l’actualité qui a fait que nous nous en ouvrons à vous ce jour. Pour ce qui concerne le port de signes dans les parlements, nous demandons aussi que les assemblées se penchent sur le problème. Cela dit, pour en revenir à la proposition de loi, pas question de réveiller une guerre des religions mais il est temps que la Belgique se rende compte qu’au XXIe siècle, le vivre ensemble nécessite un certain nombre de nouvelles règles. Il n’est pas question pour moi de prendre la place du cardinal - je l’aurais bien volontiers vu Pape à la place de Benoît XVI - mais nous devons renforcer la neutralité de l’Etat."

Et Pierre Galand de viser on ne peut plus directement le CD&V ! "Depuis son retour aux affaires, nous constatons une certaine propension à vouloir reprivilégier des positions religieuses. Or, si la loi doit protéger le droit de croire, celui-ci ne permet pas de changer la loi à sa guise."

Un fantasme laïque que de voir la main du CD&V ci et là ? "Pas du tout", réplique Eliane Deproost, qui évoque notamment le fait qu’ "à l’armée, certains postes de conseillers laïques ne sont toujours pas remplis. Mais il y a aussi ce projet ouvrant 341 postes d’assistants paroissiaux et exigeant le même statut que les conseillers laïques qui est passé par le biais de la loi-programme de 2008, alors que la nouvelle commission de travail sur le financement des cultes vient à peine de passer au Moniteur". La proposition de loi sur la séparation actuellement au Sénat pourrait, le cas échéant, être réintroduite à la Chambre si le président De Decker continue à ne pas la mettre à l’ordre du jour.