ENTRETIEN

Sous le regard de ses glorieux prédécesseurs à l'évêché de Namur, MgrAndré-Mutien Léonard nous a confié ses réactions à son retour de Rome où il a assisté à l'inauguration de Benoît XVI.

Que retenez-vous de votre week-end à Rome?

Si j'étais encore professeur, je dirais que Benoît XVI a réussi son examen d'entrée avec une grande dis! Quelle belle célébration avec une homélie qui m'a vraiment ému car j'y ai retrouvé toute la profondeur de Joseph Ratzinger! Avec des axes forts: il a humblement admis qu'il ne pouvait assumer seul sa tâche et qu'il comptait sur nos prières. Et quelles magnifiques images comme la référence aux déserts intérieurs et extérieurs et cette méditation sur la patience de Dieu qui sauve le monde... J'en retiens aussi l'appel à l'oecuménisme, au dialogue interreligieux...

Reste qu'il n'a rien dit de l'islam...

Il l'a évoqué lundi lors d'une rencontre avec les chefs religieux conviés à Rome. Je suis vraiment très heureux, d'autant plus heureux qu'il a déjà perdu sa grande timidité, son extrême réserve...

Comment le voyez-vous évoluer dans sa mission?

Nous nous connaissons depuis 1987 et il a toujours été semblable à lui-même. C'est un homme très subtil, d'une immense culture capable de faire en quelques minutes la synthèse d'une journée de réflexion. Et cela avec un rare brio intellectuel tout en cultivant le sens de l'humour. Alors, le voir évoluer... Peut-être gagnera-t-il en capacité d'expression.

Mais on est loin là de l'homme intransigeant et ferme sur les dogmes...

Ces images-là nous ont été données par des gens qui ne l'ont certainement jamais vu et encore moins lu. Ce sont des slogans que vous ne rencontreriez pas chez les personnes plus averties qui souligneront, au contraire, la précision de sa pensée. Mais c'est vrai que quand il dit oui, c'est oui. Et quand il dit non, c'est non. Il ne fait que parler là le vrai langage de l'Evangile. On dit sa pensée doctrinaire, elle est simplement doctrinale. Même sur les points où il est vigoureux, rigoureux, c'est toujours en connaissance de cause, jamais simpliste.

Ce sera donc un grand Pape?

Oui, car c'est un esprit parmi les plus brillants sur le plan spirituel. Et en même temps, un homme qui a toujours vécu simplement, sobrement. C'est quelqu'un dont l'existence colle à ses propos. Il sait qu'il ne doit pas être la copie de Jean-Paul II et il va donc s'efforcer de prolonger l'oeuvre de son prédécesseur.

Quels seront ses grands chantiers?

Il a déjà annoncé ses intentions sur le plan du dialogue oecuménique et interreligieux ainsi que son engagement en faveur de la paix. Il continuera aussi l'action pastorale de Jean-Paul II même s'il voyagera moins que lui. J'ose espérer qu'il attachera aussi de l'importance au réaménagement du fonctionnement de la Curie et au renforcement des Eglises locales par une certaine collégialité.

Dans le sens de Vatican II?

Comme théologien et expert, il l'a vécu de l'intérieur. Pour lui, le concile est encore devant nous; il y a encore tout un programme à réaliser.

Ses premières interventions publiques semblent accréditer une évolution de sa pensée...

Comme il l'a dit dimanche, il ne s'est pas présenté avec un programme mais a confirmé qu'il se mettrait avec toute l'Eglise à l'écoute du Christ.

Etonnant contraste avec l'homélie de lundi dernier, lors de l'entrée en conclave...

Il a voulu lancer une mise en garde contre les courants dissolvants qui se retrouvent aussi au sein de l'Eglise et qui veulent remettre en question l'unicité du Christ qui est à la fois le Chemin, la Vérité et la Vie. J'ose espérer que sur le fond, il conservera ses convictions mais l'expression sera différente car le Pape n'est pas le préfet de la congrégation de la doctrine de la foi.

Que penser de cet éventuel revirement permettant aux divorcés remariés d'accéder à la communion que l'on attribue au Ratzinger d'avant le 19 avril?

J'ai vu des allusions à cela dans la presse mais m'étonne quand même que l'on découvre tout d'un coup ce document. Personnellement, je souhaite qu'il y ait une nouvelle prise de parole sur la question, que l'on redise ce qui doit être dit mais de manière pastorale.

Monseigneur, quand repartez-vous à Rome pour d'éventuelles nouvelles fonctions?

Des conjectures de journalistes que cela... Pour la bonne raison que si j'ai siégé à la commission théologique internationale, je suis avant tout philosophe de formation. Alors est-ce plausible, est-ce possible? C'est aussi possible que de voir celui qui m'interviewe se muer en ardent défenseur des idées de l'évêque de Namur...

Mais quoi, vous ne refuseriez pas la barrette, quand même?

Je n'ai pas d'idées là-dessus, ce sont des spéculations de journalistes. Oui, je connais le Pape pour avoir siégé avec lui à Rome mais la commission théologique n'a cessé de se renouveler depuis lors. Alors pourquoi moi plutôt qu'un autre?

La rapidité du conclave vous a-t-elle surpris?

Un peu... J'y croyais sans trop oser y croire. Car je me demandais si on allait pouvoir désigner un homme dont l'image était, à tort, si négative.

Mais à Rome, on parle d'un intense lobbying d'avant-conclave...

Oui, il y a sans doute eu du lobbying mais il est totalement exclu que lui-même en ait fait! Si le conclave ne s'était terminé qu'après une longue hésitation, cela n'aurait pas été stimulant pour l'Eglise.

Le cardinal Danneels avait l'air désappointé...

Là encore, la presse a brodé. Notre cardinal, même lorsqu'il est heureux, ne manifeste jamais un enthousiasme débordant. N'oubliez pas qu'il sortait aussi de journées très harassantes. Si vous voulez une réponse claire: non, il n'y a pas de division au sein de l'Eglise belge...

Mais dans un débat télévisé, vous vous êtes prononcé contre une candidature de MgrDanneels...

Si j'avais dû faire un choix, j'aurais retenu Ratzinger mais aussi Scola, Schönborn, Maradiaga. Et cela ne signifie pas que les autres «papabili» étaient sans intérêt. Le problème des médias est qu'on veut tout simplifier à l'extrême et tout idéologiser. Ce qui est une erreur quand on parle de l'Eglise...

© La Libre Belgique 2005