ÉCLAIRAGE

Un immense feu de joie brûle à Bertrix, le 15 août 1996. Les flammes lèchent le ciel pendant que se consument des milliers et des milliers d'affiches de l'asbl «Marc et Corine», qui devaient encore être apposées un peu partout dans le pays. C'est que «Laetitia, disparue le 9 août...», ce n'est plus d'actualité, car la gamine vient d'être sauvée en même temps que Sabine Dardenne, l'autre survivante des viols et des tortures infligées aux enfants par Dutroux. Les réjouissances sont d'autant plus amples, intenses et chaleureuses que la justice a les victoires plutôt rares en la matière, entre les disparitions inexpliquées d'Elisabeth Brichet (Namur, 20 décembre 1989), Loubna Benaïssa (Ixelles, 5 août 1992), Nathalie Geijsbregts (Bertem, 26 février 1991) et tant d'autres.

Dont Julie Lejeune, Melissa Russo, An Marchal et Eefje Lambrecks, elles-mêmes disparues en 1995, à Grâce-Hollogne et à Ostende, sans qu'on sache à ce moment rien de leur sort et sans que les plaintes pathétiques de leurs parents aient remué autre chose que l'opinion publique.

La nausée

Mais le soulagement s'avère fugace et la joie se noie dans l'horreur le 17 août, quand la pelle d'une excavatrice exhume les dépouilles de Julie et de Melissa, à Sars-la-Buissière.

Et cela dure: le 3 septembre 1996, les corps d'An et Eefje sont à leur tour mis au jour.

Puis, les détails qui glacent plus encore le sang s'accumulent, avec l'évidence que Julie, Melissa, An et Eefje ont purement et simplement été privées de nourriture; que les séquestrations ont été assorties de viols aggravés, pour presque toutes les victimes de Dutroux; que celui dont on ne sait s'il faut l'appeler le monstre, le prédateur ou le pervers -ou tout en même temps- a torturé ses victimes, tantôt physiquement, tantôt moralement; et que..., et que...

Hors normes

L'affaire est tellement hors normes qu'on est comme abasourdi par ce qui paraissait impensable, impossible. Jusqu'au rôle de l'épouse, institutrice et mère, qui n'a rien refusé à Dutroux, aucune aide, aucune complicité -en pleine connaissance de cause- pour qu'il vive son horreur avec les gosses. «Il n'y a pas de mots...», écrivent plusieurs journaux, en 1996. Depuis, on ne les a toujours pas trouvés. Et pourtant, ce n'est pas tout. Très vite, d'autres enjeux se profilent. L'annonce qu'une perquisition menée chez Dutroux aurait peut-être pu sauver Julie et Melissa et qu'une opération «Othello» de la gendarmerie aurait pu faire de même, mais sans que cela eut été le cas, conduit les Belges à rejoindre les parents dans leurs doutes -un euphémisme- sur les services de police, la magistrature et, même, les institutions en général. Le monde politique tombe aussi dans le collimateur, car on comprend combien il avait refusé à Thémis les moyens de son fonctionnement.

Crise de confiance

Les «témoins X», venus évoquer à Neufchâteau des histoires de chasses aux enfants à l'arbalète ainsi que des réseaux de sadiques, de pédophiles et de protecteurs -qui seraient en cheville avec Dutroux, selon ces déclarations-, accentuent encore la crise de confiance.

Enfin, la coupe déborde lorsque le juge d'instruction Jean- Marc Connerotte, qui est devenu le héros de l'affaire avec le «proc» Michel Bourlet, est dessaisi pour avoir participé à un souper «spaghetti» en présence de parties civiles. Sympa, mais illégal. Une «marche blanche» historique frappe Bruxelles et la Belgique de l'empreinte de quelque 300000 personnes écoeurées.

Dimension sociale

L'Etat semble vaciller et les excès d'une commission parlementaire dont les audiences sont transmises en direct par la télévision n'arrangent rien, côté confiance. Des réformes seront entreprises, la principale visant la gendarmerie, ayant perdu son nom pour devenir l'armature de la «police intégrée à deux niveaux» qui tarde encore, à l'heure actuelle, à faire ses preuves.

Mais près de huit années ont passé. La douleur et la colère des parents les plus communicatifs -les familles Lejeune, Russo et Marchal- ont nimbé le pays entier d'un malaise persistant, y compris au sein de l'appareil judiciaire. C'est un secret de Polichinelle qu'ils soutiennent le procureur du Roi de Neufchâteau, Michel Bourlet, qui n'a jamais exclu l'existence d'un réseau de pédophiles gravitant autour de Dutroux, multirécidiviste. En revanche, la discorde règne entre M. Bourlet et ces parents, d'un côté, et le juge d'instruction Jacques Langlois, de l'autre, parce que l'enquête de ce dernier tend à montrer le contraire.

Le procès d'assises s'ouvrira le 1er mars dans une ville assiégée par la presse internationale (ayant souvent véhiculé l'image d'une «fucky Belgium» à genoux). Et il n'est guère douteux que le contexte général s'invitera à Arlon. Au-delà du «procès de l'épouvante», car c'en sera bien un puisque les faits sont de cette nature, les enjeux toucheront donc à la crédibilité de l'institution judiciaire et, d'une manière plus générale, à celle de la société belge.

L'une des difficultés majeures résidera là: ne pas évacuer cette dimension sociale, dans les analyses, mais la laisser néanmoins aux portes du prétoire. Car ce sont quatre accusés qu'on jugera, le couple Dutroux-Martin, Michel Lelièvre et Michel Nihoul, et non un contexte.

© La Libre Belgique 2004