Le politologue français Yves Sintomer s’est penché sur la théorie politique chez Jürgen Habermas mais aussi sur l’histoire des procédures de démocratie participative et délibérative de la Grèce antique à nos jours. Il travaille aussi sur la démocratie participative en action, en Europe et au-delà, à l’époque contemporaine (tirages au sort, jurys citoyens, budgets participatifs, conseils de quartier, etc.) Pour "La Libre", il a analysé le G1000 belge.

Avec le G1000, la Belgique est entrée de plain-pied dans la démocratie participative. Depuis quand cette autre manière de faire de la politique se développe-t-elle ?

La crise politique qu’a connu la Belgique a été particulière - il est très rare qu’on doive attendre 500 jours pour former un gouvernement ! - mais la crise du gouvernement représentatif dans les "vieilles démocraties" est plus structurelle. Le modèle de développement socio-économique est très largement essoufflé et la place des Etats européens est remise en cause par la montée des identités régionales, par l’intégration européenne, par la mondialisation et par le bouleversement des équilibres hérités de la colonisation. Les sociétés évoluent à toute vitesse : peut-on faire de la politique de la même manière à l’heure d’Internet et des réseaux sociaux ? Or, le système politique fait du sur-place. C’est sur cette toile de fond que se sont multipliées des expériences de démocratie participative en Europe. Elles permettent d’articuler à la démocratie représentative des éléments de démocratie directe, ou du moins d’associer plus étroitement les citoyens à la prise de décision.

Pouvez-vous évoquer des cas concrets où cela a porté des fruits et suscité un certain enthousiasme ?

Le plus intéressant à ce jour a eu lieu en Irlande. Dans ce pays, mis à genoux par la crise de ses banques, des mouvements sociaux massifs ont contraint le gouvernement à démissionner. Deux assemblées citoyennes tirées au sort ont été organisées, la première à l’initiative du mouvement social, la seconde sous l’impulsion du nouveau gouvernement, pour repenser les bases sur lesquelles le pays pouvait se refonder et proposer les axes de réforme de la constitution. Un comité constituant de 25 personnes qui ne pouvaient être des politiciens professionnels a été élu. Il a rédigé un projet de constitution, en s’appuyant sur les contributions que les citoyens pouvaient faire par Internet. Ce projet a été soumis à référendum consultatif et devrait faire l’objet d’une décision par le parlement qui sortira des élections au printemps. Entre-temps, deux référendums avaient rejeté les accords entre banques et gouvernements. C’est toute une panoplie démocratique qui s’est ainsi déployée, et qui a eu des résultats considérables. Pensons à ce qui se serait passé si la Grèce avait suivi un chemin similaire

N’est-ce pas le constat que la démocratie actuelle est toujours enrayée ? François Perin avait déjà fait ce constat dans un essai qui fit date en Belgique, il y a 50 ans...

La démocratie est un régime dont la caractéristique est d’être en permanence à la recherche de ses fondements. Par ailleurs, la crise existentielle de la Belgique ne date pas d’hier. Il n’empêche que le décalage entre les citoyens et la classe politique s’est notablement accru. Les partis politiques ne peuvent plus encadrer les masses comme ils le faisaient dans le passé, et tout retour en arrière est impossible : le philosophe Hegel disait déjà que l’histoire ne se répétait qu’en farce La politique au XXIe siècle ne sera pas celle du XXe siècle et tous ceux qui s’accrochent à l’existant font preuve d’aveuglement.

La démocratie directe est-elle compatible avec la Belgique, où les différences culturelles et sociétales sont poussées, souvent artificiellement, au paroxysme ? Les nationalistes flamands virent initialement dans le G1000 une volonté de retour à la Belgique unitaire…

A l’échelle nationale, la démocratie directe, lorsqu’elle prend la forme de référendums venus du haut ou de référendums d’initiative populaire, pousse à la polarisation des camps en présence. A l’échelle nationale, ce n’est peut-être pas la bonne solution dans un pays comme la Belgique. Ceci dit, la démocratie directe peut prendre aussi d’autres formes. Locales, lorsque des ressources publiques sont mises à disposition des associations ou des habitants afin de réaliser des projets qui peuvent être d’une ampleur conséquente (c’est ce que l’on appelle le développement communautaire dans les pays anglo-saxons). Mais aussi nationales, voire transnationales. Pensez à Wikipédia, le grand dictionnaire coopératif en ligne, qui est un succès mondial : la transposition de sa logique sur le plan politique ne mériterait-elle pas d’être tentée sur certains sujets ? D’ailleurs, entre la démocratie représentative et la démocratie directe, il y a la démocratie délibérative, c’est-à-dire des mécanismes qui poussent à favoriser des discussions de qualité, aussi bien à l’intérieur du système politique traditionnel qu’en créant de nouveaux dispositifs. L’idée est de diminuer le poids aujourd’hui prédominant des querelles de partis et de la politique spectacle. La Belgique pourrait être sur ce plan un terrain favorable

Quelles leçons tirer du G1000 ?

Ce fut un bel exemple de démocratie participative : il a mobilisé les énergies civiques de milliers de personnes. Il a aussi permis une grande expérience de démocratie délibérative: une assemblée de 700 citoyens d’abord, un comité plus restreint de 32 personnes ensuite, ont pu discuter de thèmes cruciaux en ayant à l’esprit l’intérêt public. Une telle initiative montre que la démocratie ne se réduit pas à l’élection. Si le statu quo persiste, il y a fort à parier que l’essentiel des décisions se prendra en dehors du jeu démocratique institutionnel et que celui-ci se réduira à un théâtre d’ombres. Cela ne manquera pas de susciter en retour la montée de dynamiques autoritaires et xénophobes, comme on le voit dans plusieurs pays européens. Le système démocratique devrait se renouveler très profondément en faisant la place à des dynamiques et des dispositifs qui viendraient compléter les élections. Il est fascinant de voir que de nombreux acteurs sont à la recherche d’un tel enrichissement de la démocratie, de l’Europe à l’Amérique latine en passant par la Chine. Bien sûr, la politique ne peut tout résoudre et les défis économiques, sociaux ou écologiques requièrent des réponses globales. Mais elle peut y contribuer. Une telle évolution ne peut venir seulement d’en haut et ne pourra se passer des mobilisations citoyennes. Même s’il s’agit d’une expérience qui avait des limites et qui n’a pas débouché jusque-là sur des transformations institutionnelles, le G1000 me semble dans ce contexte un vrai signe d’espoir.