Caroline Simon est doctorante en droit à l’Université libre de Bruxelles. Elle s’est intéressée à la question de la représentation véhiculée par la féminisation de la magistrature belge, par le biais d’entretiens menés avec dix juges, hommes et femmes, des tribunaux de première instance de Bruxelles et de Liège. Son enquête, de nature anthropologique, a abouti à une série de constats.

Une évolution. L’arrivée des femmes dans la magistrature est ressentie par "les sondés" comme une preuve tangible d’une importante évolution de la profession. Une majorité juge cette évolution positive car elle a encouragé l’émergence d’une magistrature plus ouverte et plus abordable. Reste qu’une minorité significative soulève des questions plus dépréciatives, liées notamment à l’organisation du métier ou à la dévalorisation, notamment financière, de la fonction qui en éloignerait les hommes. En outre, la moitié des magistrats interrogés considèrent que si les femmes sont intéressées par la magistrature, c’est pour "stabiliser leur situation" et parce que l’emploi permet d’équilibrer travail et vie familiale. Enfin, tous les juges estiment qu’une trop grande représentation des femmes dans la magistrature serait une mauvaise chose, notamment parce que les justiciables masculins n’y trouveraient pas leur compte, dans les affaires de mœurs ou les contentieux familiaux tout particulièrement.

Le sexe sans impact ? Pour autant, sept juges sur dix reconnaissent ne s’être jamais interrogés sur l’influence de leur genre dans leur travail. Lorsqu’ils sont mis en face de la question, ils estiment, dans la même proportion, que leur sexe n’a pas d’impact sur la façon dont ils exercent leur fonction. Un seul juge masculin déclare que son genre peut influencer la manière dont il travaille. Il n’est pas anodin, observe Mme Simon, qu’il s’agisse d’un juge de la jeunesse, car tous les juges interrogés reconnaissent que la question du genre peut avoir une influence dans deux types de contentieux : les affaires de mœurs et la justice familiale. On retrouve une proportion élevée de femmes au tribunal de la jeunesse. Or, le travail est exigeant en termes d’horaires et il requiert une autorité morale forte. A première vue, on pourrait donc penser qu’il attirerait surtout les hommes, par analogie avec la fonction de juge d’instruction. Si ce n’est pas le cas, ce serait parce que la matière véhicule toujours des représentations liées à la féminité et à la maternité et que l’image de "l’assistante sociale" continue à s’imposer. S’agissant de la justice familiale, l’impact du genre est donc reconnu, mais moins peut-être, ou en tout cas, pas davantage, que le statut de mère ou de père du juge, reconnu comme un "plus".

Et les justiciables ? Enfin, l’auteur rapporte que tous les magistrats s’accordent pour reconnaître que le genre peut avoir un impact pour certaines catégories de justiciables : les ex-conjoints pères de famille, qui se disent volontiers "cernés" par des magistrates surreprésentées dans les matières familiales; les jeunes; et les justiciables d’origine étrangère, souvent rétifs à l’idée d’être confrontés à l’autorité d’une femme.

Un tabou ? Bref, la question du genre semble n’avoir d’intérêt pour les juges que lorsqu’elle se pose vers "l’extérieur" et ne constituerait pas un véritable enjeu pour eux-mêmes. Caroline Simon s’interroge : "Est-ce que parce que le genre est sans objet pour les magistrats ou est-ce parce qu’ils seraient réticents à aborder sereinement un sujet "tabou" ?" Réponse, grâce au colloque ?