Pour Olivier Servais, les résultats du Baromètre reflètent l'évolution de la société belge francophone.

Quelles sont les principales leçons que vous tirez de ce deuxième baromètre du religieux ?

Il y a des confirmations et c'est très utile ! Il y a une telle volatilité, une telle instabilité des opinions religieuses qu'il est difficile d'en tirer des conclusions sur le court terme. D'où l'intérêt d'avoir refait l'exercice ce qui nous permet d'avoir des points de comparaison, des points d'ancrage...

A savoir...

Le baromètre confirme qu'en Belgique francophone, entre 43 et 49 pc de la population se disent chrétiens. Près d'un Belge sur deux reste lié au christianisme. Essentiellement des catholiques, le protestantisme ne représentant que de 5 à 10 pc du chiffre précité. La deuxième grande leçon du baromètre est la croissance de l'islam, surtout à Bruxelles. Une personne sur trois s'y dit musulmane là où des enquêtes antérieures parlaient de une sur quatre. Ce n'est pas une surprise : notre population musulmane est plus jeune et croît d'année en année dans les statistiques puisque le nombre des 18 ans et plus augmente bon an mal an dans leurs rangs. C'est un phénomène essentiellement bruxellois car dans d'autres villes on atteint à peine 3 à 5 pc de la population. Un autre enseignement a trait à l'autre versant du Baromètre : la transmission des valeurs. Il y a un véritable enjeu autour des contenus religieux, philosophiques, spirituels que l'on veut transmettre aux générations futures. Cela ressort particulièrement des réponses musulmanes mais c'est vrai pour toutes les obédiences.

Le lieu de la transmission évolue aussi ?

Oui, pour 40 pc, le principal lieu de transmission des valeurs philosophico-religieuses reste l'école mais la famille, sous toutes ses formes est très sollicitée. Les institutions perdent leur primauté au profit de la première cellule d'éducation. Chez les musulmans, un rôle important sinon capital est joué par les parents et les grands parents. Chez les catholiques, cette mission est tantôt assumée encore par la famille tantôt par l'école, tantôt par des institutions comme les mouvements de jeunesse voire les communautés religieuses modernes. Car le monde catho n'échappe pas au phénomène des familles délitées...

Le Baromètre livre aussi des données intéressantes sur la laïcité organisée..

Oui, l'on s'est focalisé sur elle comme une instance importante et on l'a même vue comme une contre-Eglise. Or à peine 1,5 pc des Belges francophones se reconnaissent dans cette laïcité institutionnelle. En fait, les athées et les agnostiques connaissent aussi la désinstitutionnalisation.

Quid alors des institutions ?

Elles réagissent déjà faute d'autre choix et s'inscrivent dans une logique d'accompagnement personnalisé ce qui demande plus de moyens humains car c'est une démarche qualitative.

Les clercs doivent donc changer leur fusil d'épaule... Ils ne peuvent plus se contenter de s'adresser aux chrétiens depuis leur siège paroissial. Ils sont du reste de moins en moins nombreux ce qui a conduit à un phénomène d'"importation". En fait, on en vient à se demander s'ils ne devraient pas se transformer de plus en plus en aumôniers. Le problème est que cela leur prendra de plus en plus de temps car leurs rangs se clairsèment... Il y a aussi la piste des assistants paroissiaux; de toute façon, les laïcs seront invités à s'investir davantage.

La religion demeure dynamique mais les églises sont vides...

L'enjeu est dans les relations interpersonnelles. Les piliers devront rendre des services de manière moins institutionnelle qu'auparavant. C'est un peu un paradoxe.

Il y a encore 68 pc de croyants...

On dépasse les deux tiers de la population mais si on examine ces chiffres de près, on constate que ça se situe dans un contexte de mutation et d'évolutions intéressantes : 14 pc des croyants interrogés (8 pc du total) disent avoir été tentés de changer de religion ou ont franchi le pas.

Quels sont ces nouveaux courants religieux si attractifs ?

D'abord le bouddhisme avec 41 pc; le catholicisme arrive en deuxième place (18 pc) talonné par les protestants (13 pc), essentiellement évangéliques. Puis 10 pc ont opté pour l'islam et autant pour les mouvements religieux contestés, les sectes...

Le Baromètre fait ressortir de fortes différences sociales...

Quand on croise convictions et niveaux d'études, l'islam est le courant qui recrute principalement dans les milieux populaires alors que chez les catholiques, il y a une présence dans toutes les strates sociales. Si on fait des corrélations à partir de là avec la prière, on remarque que plus on a eu une éducation élevée, moins on prie. Et le rapport est inversement proportionnel entre le niveau d'études et la foi.

Quelles conclusions tirez-vous du Baromètre 2008 ?

Il y a un besoin de stratégies de diversification tant pour les religions que pour l'Etat. A côté de la famille, le Baromètre insiste sur l'école comme lieu de transmission des valeurs. Une pierre dans le jardin de ceux qui voudraient supprimer l'éducation philosophique à l'école... 75 pc la considèrent comme importante voire très importante. A noter un rapprochement entre chrétiens et laïcs face à un axe islamo-pentecôtiste.

On n'est pas à l'abri d'une confrontation majeure ?

C'est pas exclu : on a d'une part un islam populaire et jeune qui se replierait sur ses communautés de vie et de l'autre des élites postchrétiennes, croyantes ou agnostiques qui professent des valeurs très différentes. Il y a un problème à gérer cette dissociation. Quid, si l'on voyait émerger un parti musulman avec un programme cohérent et des personnalités charismatiques ? Et quid s'il engrangeait 25 pc des voix bruxelloises ? J'ai l'impression que le monde politique ne veut pas voir cette réalité en face. Jusqu'à présent, les grandes familles politiques ont voulu avoir "leurs" musulmans et ils ont cru que l'Exécutif réglerait les problèmes. Mais on ne peut pas institutionnaliser l'islam. Et même si on voulait miser sur le monde politique, le Baromètre montre un énorme fossé entre les convictions des francophones et les partis. Une large majorité ne se reconnaît plus ou pas dans les partis. Ces derniers ne font plus rêver, n'ont plus de projet utopiste. C'est frappant par rapport à la situation des dirigeants d'Amérique latine : on y perçoit encore des projets de société, de gauche ou de droite. Chez nous, les hommes politiques à l'exception de certains écolos semblent incapables de développer encore des utopies sociales. Ils subissent la globalisation et les lois du marché et ne voient pas débarquer des utopies réémergentes venues d'ailleurs dans le sillage de l'islam ou du pentecôtisme. On court le risque de voir certaines religions prendre le relais du politique obsédé par le pragmatisme et par l'immédiateté. Il était frappant de voir revenir à l'avant-plan des "Sages" qui sont en fait tous des anciens qui ont connu leur heure de gloire en d'autres temps...