Entretien

Mettant un terme à un silence sabbatique après la fin de son mandat auprès des évêques et de sa présidence du séminaire Saint-Paul (LLN) et avant de prendre en charge le doyenné de Liège-rive gauche, l’ancien porte-parole des évêques de Belgique nous revient avec un essai où il expose son "Credo politique". Entretien à propos d’une démarche originale et atypique.

Un prêtre qui veut parler de politique, cela sent le soufre. Pourquoi cette démarche ?

Je ne suis pas pour une vision de sacristie pour mes pairs ! Pourquoi un prêtre ne pourrait-il pas intervenir comme citoyen dans le débat sociétal ? Lorsqu’on parle de morale sexuelle, on nous dit qu’on n’y connaît rien mais quand nous évoquons la Bible, on nous rétorque que c’est étranger aux vraies préoccupations. Les curés doivent-ils se limiter à annoncer les heures des messes ? Non, s’il est normal de ne pas m’embarquer dans les discussions partisanes, j’ai le droit comme théologien ou philosophe de participer au débat sur la gestion de la "polis", de la Cité. En fait, dès que je parle à mon voisin, je fais de la politique. Mon passage dans un collège international - un United World College - au pays de Galles où je partageai la chambrée d’un Hongrois, d’un Sud-Africain et d’un Malaisien fut sans doute déterminant pour mon ouverture d’esprit. Sans ma vocation de prêtre, je ne me serais bien vu diplomate

Si j’ai attendu ma sortie de charge pour coucher mes idées sur papier, c’est pour une question de temps mais je voulais le faire car je pense plus que jamais que l’humanisme ne se fonde pas uniquement sur des résultats électoraux, si libres et démocratiques qu’ils soient. En fait, la civilisation des droits de l’homme postule une adhésion à un étalon qui aille au-delà des contingences historiques. Les hommes qui veulent rester libres doivent se battre pour cela jusqu’au bout, "To the bitter end" pour paraphraser Churchill qui, par sa détermination, fin mai 1940 permit à l’Europe de rester libre et de ne pas sombrer dans l’Ordre nouveau. Churchill, qui était plutôt agnostique, contribua beaucoup à l’élaboration d’une spiritualité citoyenne qui est plus nécessaire que jamais, basée donc sur les grandes valeurs démocratiques. Il est temps, je pense, de relancer la machine, de conclure un nouveau contrat social qui ne repose pas que sur l’économique, loin s’en faut.

Le “plus jamais ça” lancé après la Seconde Guerre a atteint ses limites ?

Pendant 65 ans, il y a eu un large consensus parce qu’il y avait encore des témoins de la barbarie pour nous mettre en garde. Et il y a eu des avancées spectaculaires dans la construction européenne. Avec des gestes forts, comme la présence de Mitterrand et de Kohl à Verdun, main dans la main en 1984. A l’exception de rares survivants comme Stéphane Hessel, qui peut encore nous mettre en garde ? Or le socle démocratique se fragilise de plus en plus

Vous pointez la montée des populismes ?

Oui, comme "La Libre" l’a très bien montré avec sa série sur la montée des nationalismes, personne n’est à l’abri. Le populisme nous guette tous personnellement ; il y a un réel besoin de relancer une nouvelle spiritualité citoyenne. Il est urgent d’aider nos contemporains à découvrir l’autre et mettre en exergue ce qui rapproche plutôt que ce qui divise. Ce n’est pas très orginal de le dire, mais il y a péril en la demeure.

Vous vous référez sans cesse à Churchill ?

Comment ne pas faire un parallélisme entre les années 30 et aujourd’hui avec un effondrement des valeurs démocratiques et une implosion molle de la démocratie ? Il est facile de cibler les collabos de la guerre, mais nous sommes tous à la merci de l’antipolitisme. Ma fascination pour Churchill vient du fait qu’alors qu’Hitler lui proposa une paix séparée, il rejeta ce deal qui aurait servi la Grande-Bretagne mais qui aurait fait sombrer l’Europe dans l’abîme. Churchill nous a donné une leçon essentielle : il faut refuser le consensus mou, tout comme les soi-disantes carapaces qui finissent par craquer.

Vous rendez par contre un hommage surprenant aux hommes politiques…

Plutôt à la fonction politique On entend trop dire le refrain que ce sont tous des pourris alors qu’il peut, qu’il doit s’agir d’un art noble.

Mais les hommes politiques sont disqualifiés ces temps-ci, aussi chez nous.

Ah, à ceux qui disent que les politiques sont des "nuls", je répliquerai qu’on a les élus qu’on mérite. Si l’on n’est plus content de ses élus, on peut les changer. C’est pour cela aussi que j’admire ceux qui s’y lancent encore. Et puis, comme l’a montré Churchill, dans des circonstances exceptionnelles, ils se révèlent parfois des décideurs hors pair En même temps, il faut continuer à prendre la politique au sérieux et se réjouir qu’il y ait des marches citoyennes et des citoyens toujours prêts à s’engager.

Les croyants comme les autres ? L’on dit ci et là que la foi doit être réservée à la sphère privée…

Une démocratie saine ne se construit pas sur le gris d’un gommage des convictions mais sur un patchwork de diversité en harmonie. Les religions et les convictions appartiennent au domaine de l’intériorité mais pas à celui du privé. Un homme se reconnaît chrétien ou musulman par un acte de foi. Et c’est par une foi en la raison qui se suffit à elle-même, portée par une conviction philosophique, qu’on devient libre-exaministe. Mais la démarche spirituelle n’est pas du même ordre que celle qui prévaut dans l’arène politique où cohabitent des citoyens de toutes convictions. Chacun doit pouvoir s’y faire entendre.

Une question sur votre avenir : vous allez devenir le coordinateur de l’unité pastorale de Liège-centre. Une rampe de lancement vers le siège de l’évêque de Liège qui va devenir vacant dans plus d’un an…

Bien que né à Anvers, je suis très heureux de mon retour à Liège où j’habitais depuis plus de vingt-cinq ans. De là à devenir à terme l’évêque J’ai une personnalité qui aime aller jusqu’au bout et j’ai de l’ambition pour ce que je suis, mais certainement pas carriériste. Donc, je compte m’investir pleinement dans les nouvelles fonctions qui sont d’autant plus passionnantes qu’il y a une série de réalités pastorales qui m’interpellent particulièrement. Ce sont les paroisses classiques, mais je pense aussi à la présence des Dominicains à Saint-Jean ou encore à celle de Sant’Egidio à Saint-Barthélémy. Je vais faire en sorte que toutes ces belles réalités puissent continuer à se développer

"Credo politique" d’Eric de Beukelaer est paru chez Fidélité/Avant-Propos. A noter aussi la sortie d’une nouvelle édition de "Quand l’Eglise perd son âme" chez les mêmes éditeurs.