Au lendemain de l’attribution du Nobel de physique 2013 au Britannique Peter Higgs et au Belge François Englert de l’Université libre de Bruxelles (ULB) pour leur découverte du "boson", c’est toute la Belgique qui se réveillait fièrement mercredi matin. Et avec elle, toute une série de questions inévitablement moins… existentielles.

Comme celle-ci : en quoi et avec quelle intensité l’attribution d’un tel prix, le plus prestigieux dans le domaine des Sciences, peut-elle avoir comme impact sur la valeur de l’université dont provient le chercheur primé ? En d’autres termes, l’ULB, du fait de son Nobel, va-t-elle grimper dans les très observés - mais tellement critiqués - classements internationaux ? Affirmatif. Mais dans lesquels précisément ? C’est là que cela se corse.

Explications. A l’heure actuelle, il existe une multitude de rankings - certains mondialement connus, d’autres moins - qui classent les universités dans le monde selon une série de critères se voulant objectifs. Mais voilà, force est de constater que ces derniers varient d’un ranking à l’autre. Du moins au classement le plus fiable, il n’est donc pas simple d’y voir clair. Trois d’entre eux sont systématiquement cités dans les milieux académiques : le classement de Shanghai, le plus connu; celui de l’Université de Leiden (Hollande) et enfin, celui du "Times Higher Education".

Le poids lourd du Nobel dans "Shanghai"

Et précisons-le d’emblée : parmi ces trois-là, seul le ranking de Shanghai prend en compte le poids des Nobel. Autrement dit, la consécration de M. Englert permettra à l’ULB de se voir élevée dans le classement de Shanghai mais pas dans les deux autres précités. " Shanghai donne un impact énorme aux prix Nobel" , expose Michel Gevers, professeur émérite en mathématiques appliquées à l’UCL et spécialiste des indicateurs de performance.

Qui développe : "Vingt pour cent de la cote du ranking de Shanghai sont attribués aux académiques en fonction qui obtiennent un Nobel, et dix pour cent sont attribués aux anciens de l’université qui deviennent prix Nobel durant leur carrière. Au total donc, trente pour cent de la cote de Shanghai ne concernent que les Nobel. C’est énorme ! Et c’est la raison pour laquelle je préfère d’autres classements tels que celui de Leiden ou du "Times Higher Education" qui sont plus cohérents parce qu’ils prennent davantage en compte des critères bibliométriques comme le nombre de citations, le nombre de publications, le budget global de recherche rapporté au nombre d’enseignants chercheurs, le nombre de doctorants par professeur, etc. Là, on colle beaucoup plus à la réalité."

Catherine Dehon, statisticienne à l’ULB et en charge de ces mêmes questions, ne partage pas cet avis : " Tous les rankings présentent des limites, mais je pense que le classement de Shanghai est le plus scientifique si je puis dire et celui qui est le moins enclin à un arbitraire total. Je pense que ces Nobel sont quand même une manière de mettre en évidence les recherches fondamentales. Parce que si on ne prenait en compte que les citations et les publications, on pourrait se dire qu’un chercheur craint peut-être davantage d’aller dans une direction plus ardue et de prendre ainsi son temps pour arriver à un résultat fondamental." Puis, la même de relativiser : "Avec ce Nobel, c’est sûr que l’ULB va grimper dans le classement de Shanghai mais pas au point de se retrouver dans le Top 100. Nous allons rester dans la catégorie 101-150 avec l’UCL et la KUL, je pense."

Michel Gevers analyse : "Dans le cas du prix de M. Englert, c’est un travail qui a été fait il y a cinquante ans. Par conséquent, cela ne donne aucune idée de la valeur de cette université aujourd’hui. Je ne suis pas du tout en train de critiquer l’ULB bien sûr, mais cela n’a pas de sens de se baser sur l’existence d’une recherche qui date d’il y a cinquante ans pour déterminer la valeur actuelle de l’université." Et le même d’ajouter : "Sans compter qu’on parle de très petits nombres ici. Une université, sauf les toutes gro sses univer sités américaines, a rarement plus de trois ou quatre prix Nobel. Par conséquent, il suffit qu’un Nobel meurt ou qu’un autre soit primé pour que la position relative de l’université change de plusieurs dizaines de places."

La mort ou le vieillissement d’un Nobel

Une allusion au Nobel de Médecine, Christian de Duve (UCL), récemment disparu ? La mort de ce dernier pourrait-elle contribuer à "rétrograder" l’UCL dans le classement de Shanghai ?

" Non, le décès d’un Nobel n’a pas plus d’impact sur les rankings que son vieillissement, clarifie Linda Tempels, responsable du suivi institutionnel des rankings à l’UCL . Quand on a obtenu un Nobel ou que l’on a été diplômé de l’université avant une certaine période, il a moins d’impact. Il est donc dégressif si vous voulez." Ainsi, confirme Catherine Dehon (ULB), "le Nobel de M. Englert pèsera beaucoup plus dans les rankings que le Nobel de Prigogine, par exemple, parce que ce dernier est plus lointain dans le temps" . C.Q.F.D.

On le voit donc, si le monde académique reste divisé sur la question de savoir à quels classements internationaux il vaut mieux (ou pas) se fier et pour quelles raisons, il est unanime pour dire que "la qualité d’une université est une variable qui évolue très lentement dans le temps" et que, par conséquent, il est forcément peine perdue de vouloir mesurer pertinemment une telle variable… chaque année.