Mardi, le quotidien français "Le Monde" révélait que le roi Albert II, qui a régné sur la Belgique de 1993 à 2013, est "suspecté d’avoir tenté de favoriser en sous-main les desseins d’un homme d’affaires belge au parcours tumultueux, le milliardaire George Forrest".

Fabrice Lhomme et Gérard Davet ont pu entendre une conversation au cours de laquelle il est fait allusion à l’appui que le Roi aurait donné à M. Forrest pour qu’il soit anobli. Mardi, le palais royal n’a pas voulu commenter l’information, "ne s’exprimant jamais sur les dossiers d’anoblissement".

En vérité, nous sommes ici à l’extrême lisière du dossier Kazakhgate, qui occupe les justices française et belge. Le juge parisien Roger Le Loire suspecte l’ex-préfet Jean-François Etienne des Rosaies, chargé de mission à l’Elysée sous Nicolas Sarkozy, d’avoir monté une cellule officieuse afin d’arranger les soucis judiciaires, en Belgique, de l’homme d’affaires belgo-ouzbek Patokh Chodiev et de deux de ses acolytes.

En Belgique, le dossier porte surtout sur les conditions dans lesquelles a été votée, au printemps 2011, une loi étendant la transaction pénale dont M. Chodiev a été parmi les premiers à profiter et sur le rôle qu’ont pu jouer des politiques, au premier rang desquels Armand De Decker (MR), pour accélérer l’adoption de cette loi.

Selon "Le Monde", M. des Rosaies, placé sur écoute téléphonique, aurait, au détour de nombreuses conversations, évoqué le nom de l’industriel belge George Forrest, très actif au Congo et soupçonné par la justice française d’avoir versé une commission occulte de 5 millions de dollars au député et maire (LR) de Levallois-Perret, Patrick Balkany, dans le cadre d’un dossier africain.

Rosaies téléphone à sa secrétaire

Dans l’affaire du Kazakhgate, M. Forrest aurait versé 95 000 euros à M. des Rosaies. Mais à quel titre ? Selon nos confrères, en échange de son intervention, auprès du roi Albert, pour obtenir le titre de baron.

Que M. Forrest ait cherché à se faire anoblir n’est pas neuf. Devant la commission d’enquête, l’ancien ambassadeur au Vatican Charles Ghislain avait confirmé avoir averti le cabinet du ministre des Affaires étrangères Didier Reynders (MR) de la requête du principal quémandeur de cet anoblissement… Jean-François Etienne des Rosaies, par ailleurs conseiller de l’Ordre de Malte, organisation basée à Rome. Charles Ghislain aurait reçu un "savon" de la part du ministre Reynders après cette mise en garde. La fin de sa carrière en pâtit.

Ce qui est nouveau et que révèle le "Monde", c’est le contenu d’une conversation téléphonique que M. de Rosaies, placé sur écoute, a eue avec sa secrétaire le 6 mars 2014. La secrétaire en question lit à son patron le contenu de courriels récents. Parmi eux figure le message de François de Radiguès, un ami du roi Albert II. Il dresse l’historique des demandes d’anoblissement formulées par M. Forrest et appuyées, selon lui, par le roi Albert II, impressionné par l’homme d’affaires, qu’il a reçu en audience en 2010. Le Roi, explique M. de Radiguès, aurait dit au ministre des Affaires étrangères de l’époque, Steven Vanackere (CD&V) : "Je suppose que vous ne verrez pas d’inconvénient à ce qu’on donne une belle décoration à M. Forrest."

En juillet 2012, celui-ci fut élevé au grade de commandeur dans l’ordre de Léopold. Mais, dit "Le Monde", il voulait être baron et obtenir que ce titre s’applique de père en fils. Dans son courriel, M. de Radiguès raconte qu’il relaya ce vœu auprès d’Albert II qui "accéda à (sa) demande", invitant toutefois son ami à s’arranger "pour que ce soit le ministre qui propose la faveur nobiliaire".

Ordre de la Couronne

Lorsque le dossier arriva devant les décideurs, un chef de cabinet rappela toutefois les liens disons sulfureux que M. Forrest a pu nouer en Afrique. Le titre de baron lui fut refusé. M. des Rosaies s’adressa alors à l’Ordre de Malte, à Claude Guéant, devenu avocat, et à M. de Radiguès. Finalement, George Forrest obtint, en avril 2014, la distinction de grand officier de l’ordre de la Couronne. Un lot de consolation en quelque sorte.