Éclairage

Qu’on l’adule ou qu’on l’abhorre, dans ou hors de l’Eglise, les écrits de l’ancien vice-recteur de l’UCL ne laissent jamais indifférents. Après nous avoir emmenés sur tant de sentiers de l’actualité et de la spiritualité et trois ans après son interpellant "Ceci sur ton corps" sur la fin de vie et l’accompagnement des malades, Gabriel Ringlet revient sur les tables des libraires avec "Entre toutes les femmes". C’est un dialogue original avec Mannick, une auteure interprète française qui chante la vie des femmes et qui a beaucoup composé pour les enfants tout en étant active dans le domaine du chant liturgique, notamment avec Jo Akepsimas. Le prêtre et l’artiste ont longuement correspondu et conversé autour de la chanson mais aussi de la femme. De toutes les femmes, faut-il préciser ce qui n’a pas manqué de les amener l’un et l’autre à se déboutonner sur leurs choix les plus personnels et à se (re)prononcer sur de grandes controverses récentes.

Mais, le duo avait besoin d’un fil rouge : ce sont une quarantaine de chansons, les plus belles, de Mannick. Ceux qui ne la connaissaient que par l’approche liturgique découvriront ici une femme pleinement engagée qui entend se battre pour une meilleure reconnaissance de "la moitié de l’humanité" mais qui ne s’enlise pas pour autant dans un discours féministe à sens unique et sans concessions.

Gabriel Ringlet de son côté surprendra encore ceux qui croient bien le connaître. Bref, Mannick comme le responsable du prieuré de Malèves nous emmènent dans des coins plus secrets de leur vie bien remplie.

Et de ce choc roboratif est issu un débat qui mêle les plaisirs de la poésie et de la chanson engagée - avec les textes complets, SVP - aux grandes interrogations de notre époque..

L’originalité du livre est que chacun de ses huit chapitres nous emmène aux fondements d’une question essentielle dans la vie des femmes et dont les chansons de Mannick rendent bien évidemment compte. A savoir : naître, partir, aimer, souffrir, résister, croire, célébrer, mourir. Des visions où interviennent aussi forcément les hommes.

De chapitre en chapitre, l’on va de surprise en surprise. Ainsi l’abbé Ringlet avoue que le fait de ne pas avoir connu la paternité lui a beaucoup manqué. Et il se voyait même père d’une famille nombreuse ! C’est aussi l’occasion de lever pudiquement le voile sur ses parents tout en menant une discussion sur le bonheur de donner la vie. Dans leur face-à-face sur la rébellion, les deux auteurs en arrivent très vite à parler de l’Eglise. Celle-ci doit pouvoir "accueillir d’autres réponses que les siennes et trouver bonheur à se laisser enseigner par celles et ceux qui pensent autrement".

Au détour des chapitres, on apprend aussi que Gabriel Ringlet fut de ceux qui tentèrent d’aider sœur Sourire à sortir de la spirale infernale dans laquelle elle était tombée. Après l’avoir interviewée pour "La Wallonie", le journal des métallos de la FGTB, celui qui en était alors un des chroniqueurs religieux (!) avait même invité l’ex-religieuse à venir chanter dans sa paroisse, mais ce fut une véritable catastrophe.

Immanquablement, la question de la place des femmes dans les religions vient à plusieurs reprises à la surface, Ringlet évoquant ici "les barbelés de la religion". Pas seulement la sienne, du reste : le prêtre-écrivain s’en prend sans mettre de gants à certains détournements de l’islam et aux "petits justiciers" qui abusent de leur position pour opprimer davantage les femmes. Mais Gabriel Ringlet croit aussi à un islam démocratique et tolérant dont une série de nouveaux penseurs encore minoritaires sont les hérauts.

Evoquant la question de la pédophilie ecclésiale, Gabriel Ringlet revient sur son audition devant la commission Lalieux. Et se réjouit de la décision des évêques et des supérieurs religieux belges qui, après avoir reconnu publiquement la responsabilité morale de l’Eglise, sont prêts à prendre des mesures réparatrices à l’égard des victimes.

Et de jeter aussi un long regard sur la prêtrise : "C’est d’abord un service et pour l’exercer aussi sereinement que mpossible, il faut être capable de recul et d’humour. Plus que d’autres, les prêtres ont besoin de distance dans l’appartenance."

Evoquant l’avenir, l’abbé et la chanteuse sont convaincus que "le troisième millénaire verra l’avènement du féminin". Non pas comme une revanche mais comme "le temps de l’équilibre et de la dignité".

L’avenir c’est aussi celui de l’Eglise. Celle de Ringlet est, on le savait déjà "plus de chair que de chaire" mais, malgré tous les problèmes et blocages actuels, il refuse de verser dans le pessimisme. Et envisage encore et toujours l’ordination des femmes. En attendant, elles pourraient déjà pleinement annoncer la Bonne Nouvelle là où les prêtres se font rares. Et être mieux reconnues dans leurs missions pastorales, par exemple dans les hôpitaux. Comment ne pas se révolter face au fait que les aumônières omniprésentes doivent céder la place à un clerc pour le sacrement de l’onction des malades lorsque la fin s’approche ? Pour Ringlet, ce n’est pas perdu : le véritable rapprochement œcuménique est à ce prix. L’Eglise anglicane, située quelque part entre celles de la Réforme d’une part et l’Eglise catholique et orthodoxe de l’autre, pourrait jouer là un rôle important Voilà un livre traversé par un dialogue d’une grande liberté intérieure qui intéressera croyants comme non-croyants !

Gabriel Ringlet et Mannick, "Entre toutes les femmes", Desclée de Brouwer, 236 pages, environ 18 €