Belgique

Ça reste entre nous. Personne n’a oublié - surtout dans les états-majors des partis politiques francophones - la salve de sondages politiques du "consortium" RTBF/Vers l’Avenir/Dedicated Research balancée entre le 10 mai et le 2 juin dernier: ces enquêtes d’opinion ont eu un écho retentissant sur la campagne électorale menant au scrutin régional.

Pensez-vous: jour après jour, circonscription après circonscription, la déroute du Parti socialiste était annoncée, le carton d’Ecolo hyper-pronostiqué tandis que le MR grimpait (légèrement) et que le CDH stagnait - pointé comme quatrième force politique francophone. Enseignement principal: le MR devenait le premier parti wallon. Or, il apparaît aujourd’hui que l’institut de sondage Dedicated Research, soucieux de "consolider" les enquêtes déjà publiées, a diligenté 8 autres sondages portant sur les premières circonscriptions sondées (Huy-Waremme, Verviers, Liège, ). Entre 1 000 et 1 200 personnes furent sondées pour cette seconde vague. En jargon de sondeur, cela s’appelle faire un "refresh".

Et le résultat de ces nouvelles enquêtes remettait complètement en cause la série de sondages déjà publiée. Ainsi le Parti socialiste reprenait-il les quelque 5 à 6 points perdus en moyenne dans la première série d’enquête La courbe ascendante d’Ecolo se révélait beaucoup moins marquée, le Mouvement réformateur se tassait d’un point, et le CDH stagnait. Bref, cette seconde vague de sondages livrait quasi exactement le résultat qui sortirait des urnes quelques jours plus tard.

Que faire, dès lors ? L’institut prend contact avec ses deux commanditaires: la RTBF et "Vers l’Avenir". Une réunion restreinte est organisée et les chiffres sont présentés. Se retrouvent là, entre autres, Marc Dumoulin (patron de Dedicated Research), Pascal Belpaire (rédacteur en chef de "Vers l’Avenir") et Jean-Pierre Jacqmin (directeur de l’information de la RTBF). Et il est décidé de passer ces nouveaux résultats sous silence. Et il est décidé de garder la confidentialité absolue sur cette deuxième vague de sondages.

Pourquoi? Essentiellement, pour des raisons de crédibilité. "Ça fait trois semaines qu’on annonçait des moins 5 % pour le PS", rapporte une source sous couvert d’anonymat. "On n’allait quand même pas changer notre fusil d’épaule. Personne n’a eu envie de se décrédibiliser. C’est très très sensible. En outre, le dispositif avait été annoncé et programmé, on ne pouvait pas débouler comme cela en expliquant que la donne avait radicalement changé. La suite du programme devait encore arriver et être publiée." Ailleurs, on dit: "On a pris cette décision dans un souci de crédibilité. Mais on pensait aussi que cela allait ajouter de la confusion: ce n’était pas très heureux d’arriver la veille ou l’avant-veille du scrutin avec un sondage et des résultats différents du sondage initial."

Contactés, tour à tour, ni Marc Dumoulin ni Pascal Belpaire (actuellement directeur de TV-Lux) n’ont souhaité commenter ces informations. A "Vers l’Avenir", la décision de ne pas publier cette seconde vague de sondages a été prise avant même d’en connaître les résultats, dit-on. Seul Jean-Pierre Jacqmin (RTBF) a accepté de livrer sa version: "Je ne suis certainement pas un expert en sondage s, explique-t-il. C’est l’institut Dedicated Research lui-même qui nous a recommandé de ne pas publier ni évoquer cette seconde vague. Ils nous ont dit qu’il y avait un tel décalage entre les résultats qu’ils ne le sentaient pas. Je n’ai donc fait que suivre la recommandation des véritables experts".

Reste à analyser les faits de campagne qui ont mené à ce changement des chiffres du sondage - en l’espace d’une quinzaine de jours. Il y a l’"affaire Donfut" (12 mai), mais aussi (et surtout) le face-à-face cinglant dans "Huis clos" sur la RTBF (27 mai) au cours duquel le président du PS Elio Di Rupo lança au patron du MR Didier Reynders que les socialistes excluaient de gouverner avec les libéraux après le 7 juin. A partir de là, le rassemblement fut sonné, côté socialiste, et la mobilisation des troupes rouges fut maximale.

Tiens!, est-ce un hasard si le Parti socialiste a si mal digéré la vague des sondages RTBF/VA? Il y a cette colère du président du PS Elio Di Rupo, quatre jours après les élections du 7 juin, dans les couloirs ertébéens. "Il ne faudrait pas oublier que vous êtes un service public!", assena alors le président Di Rupo devant quelques interlocuteurs de la RTBF - dans une allusion transparente aux sondages