Voici le discours du Directeur Alain Maigain à ses élèves ce mardi de rentrée.

J’aimerais obtenir votre attention. J’aimerais que la qualité de votre silence m’aide à vous adresser un message qui me serre le cœur.

Nous sommes réunis ce matin à la suite d’un événement tragique que vous connaissez par les médias. Mercredi passé, dans le hall de la Gare centrale de Bruxelles, un jeune a été tué à coups de poignard. Cet adolescent de 17ans est l’un des nôtres, c’est l’un de vos condisciples : Joe Vanhollesbeek, élève de quatrième D.

Les faits sont connus par la presse. Interpellé par deux jeunes qui voulaient lui racketter son MP3, Joe a refusé de le donner et a voulu écarter ses agresseurs qui lui ont porté des coups de couteau mortels. Une vie arrachée pour un objet refusé. Il n’y a pas de commune mesure. Il faut savoir qualifier les faits : il s’agit d’un crime à la fois scandaleux et absurde. Nous avons tous du ressentiment envers les agresseurs. Il faut toutefois s’en remettre à la justice et à la société. A défaut d’arrêter les agresseurs, à l’heure qu’il est, la société belge clame son indignation et l’opinion publique interpelle la conscience des assassins. D’une manière ou d’une autre, aujourd’hui face à eux-mêmes, demain devant un tribunal, ils ont et auront à répondre d’une violence sans excuse. Pour un être humain raisonnable, le respect de la vie est un principe intangible.

Enlever la vie à un jeune, c’est en quelque sorte assassiner le printemps, c’est un crime contre l’élan de vie. Dans le cas présent, c’est aussi un crime contre l’innocence. Voilà pourquoi mon propos ce matin ne peut avoir la légèreté du printemps.

Sur vos visages, je lis l’intensité de votre émotion. Je comprends que vous exprimiez, en tant que jeunes, votre sentiment de vulnérabilité et d’insécurité, puisque plus que d’autres usagers des lieux publics vous êtes exposés au rackett et à une violence sauvage. Nous ne pouvons répondre coup pour coup, parce que ce serait le retour de la barbarie. Les dépôts de fleurs sur les lieux de tels crimes constituent une réponse symbolique très forte. C’est une façon de proclamer que l’on peut attendre mieux des êtres humains, c’est une façon d’affirmer qu’il y a chez l’être humain un appel inaliénable au respect mutuel. Les démarches citoyennes que les amis de Joe ont initiées constituent une juste réponse à ce qui nous révulse.

Je ne suis pas le mieux placé pour évoquer la figure de Joe. Ses amis et amies auront des mots plus précis que les miens et je ne veux pas me substituer à eux. Comme vous, je connaissais l’exubérance de votre camarade. A la veille des vacances, le vendredi, je l’ai croisé deux fois dans le couloir. Ce jour-là, jour des photos de classe, il s’était affublé d’un chapeau juché sur sa tignasse. Il semblait si joyeux que j’ai renoncé à lui faire une remarque pour ce couvre-chef insolite. Aujourd’hui, je ne regrette pas de l’avoir laissé à son enthousiasme. Quelques heures plus tard, à la fin des cours, en se retournant dans l’escalier avec un franc sourire, il m’a souhaité de bonnes vacances. Cela m’a fait du bien, comme toute salutation cordiale de l’un d’entre vous. Telle était sa spontanéité chaleureuse. J’évoque ces faits pour que nous partagions ses élans de vie.

Parlant de la vie et de la mort, un écrivain athée a comparé notre existence à un grain de sel. Certes le grain de sel un jour se dissout et semble disparaître. Mais la matière, liquide ou aliment, dans laquelle le grain de sel s’est dissout en a pris la saveur. C’est la seule question qui se pose humainement : donnons-nous de la saveur à la vie des autres ? C’est le principal enjeu de notre existence. C’est l’invitation que nous fait l’évangile de Pâques. C’est précisément cela le don de l’esprit. Pour Joe, la réponse est claire : son visage était et reste illuminant.

Avec son visage que nous retrouverons parmi vous, sur la photo de classe, conservons précieusement son goût de la vie. Car c’est la seule façon de résister à la mort.