ENTRETIEN

Benoît Scheuer est sociologue et il dirige l'Institut de recherche «Survey and action».

Le drame d'Anvers a-t-il à voir avec la dialectique des partis d'extrême droite et singulièrement avec le discours du Vlaams Belang? Autrement dit, ce discours risque-t-il d'engendrer la violence de certains de ceux qu'il séduit?

Qu'il y ait un rapport, on peut le supposer. Les partis «ethnistes» développent une sorte de marketing de la peur et de la haine. Ils font l'apologie de la pureté identitaire, au prix si besoin d'une falsification, d'une réécriture de l'histoire.

Ils excellent à créer deux blocs antagonistes avec d'un côté «eux», et de l'autre «nous». Pour le Vlaams Belang, «eux», ce sont les francophones, les étrangers et les partis flamands démocratiques qui, acceptant de négocier avec l'ennemi francophone, sont des traîtres à la nation flamande.

Et «nous», ce sont les Flamands purs, victimes d'une forme d'envahissement. La victimisation est un instrument de propagande pour des partis ou des dirigeants de ce type.

Leur discours séduit apparemment nombre d'électeurs au capital culturel faible...

Pas seulement ceux-là. En vérité, il pénètre une société qui vit une crise identitaire profonde, ne se résumant pas à des difficultés économiques ou sociales et n'affectant pas uniquement ceux dont le bagage intellectuel est réduit.

Cette crise identitaire se traduit par un sentiment de négation de soi, de doute, de vide qui traverse toute l'échelle sociale et est alimenté par une série de «macro-turbulences sociétales».

A savoir...

L'Union européenne et sa construction font peur, la destruction du bloc soviétique a fabriqué de l'incertitude, l'appartenance à un groupe social déterminé, qui est une importante source d'identité, s'étiole, le phénomène de la globalisation déstabilise les gens.

Certains politiques en quête de pouvoir réussissent à manipuler l'opinion, en jouant sur ces peurs et en la présentant comme la victime d'une situation provoquée par les autres et dont ceux-ci profitent.

Mais pourquoi s'acharner sur des franges de la population qui ont pourtant acquis la nationalité belge et se sont intégrées à notre société?

Parce que les partis qui «ethnicisent» la société maintiennent une confusion permanente et importante entre origine et nation.

Un jeune d'origine turque de la 3e génération, né à Borgerhout et de nationalité belge, n'est pas flamand aux yeux des tenants du Vlaams Belang car on naît flamand, on ne peut le devenir.

On a constaté le même phénomène lors de la crise des banlieues françaises. Les jeunes ont exprimé par leur colère leur sentiment de ne pas être considérés comme citoyens français.

Et ce sentiment a été nourri par le discours du Front national qui considère, lui aussi, qu'on n'est français que par le sang.

Dans le discours du VB, de nombreux termes ont trait à l'insécurité. Qu'en pensez-vous?

Cela fait partie de la «panoplie» d'une idéologie fonctionnant de façon mono-identitaire. Cultiver la conscience victimaire est payant et cela se fait en attribuant par essence, par principe la responsabilité de la délinquance à la qualité d'allochtone, sans aucune considération pour les réalités socio-économiques qui expliquent nombre d'actes délictueux.

Le discours du Vlaams Belang est-il empirique ou charpenté?

Il est charpenté, cohérent et sa structure narrative présente de fortes similitudes, même s'il faut raison garder, avec celui de Milosevic, en Serbie, ou du Hutu power, au Rwanda.

On y retrouve les mêmes «invariants» socio-historiques comme disent les sociologues.

Les explosions qui ont embrasé le Rwanda, la Côte d'Ivoire, les Balkans étaient collectives. Ici, on relève des actes de violence isolés. Doit-on craindre autre chose?

Certes, nous ne sommes pas à la veille d'une épuration ethnique à Anvers, certes existent en Belgique une série de garde-fous, à commencer par une situation économique nettement moins dégradée que dans les endroits chauds que vous évoquez.

Mais il ne faut pas se voiler la face. Aucune société n'est à l'abri d'un tel danger et on risque à tout moment de reproduire Munich.

En Belgique, la montée du VB ou du FN à Charleroi ou à Liège doit inquiéter, la manière dont une élite politique en crise de légitimité réussit à manipuler une opinion publique déconcertée, qui ressent un réel sentiment d'insécurité et en devient une proie facile doit faire peur.

Car les fractures identitaires sont là, et elles ne sont pas que communautaires.

Je m'étonne de la surprise affichée par les partis démocratiques face aux actes de violence que nous connaissons. Ils n'ont pu, par un travail de prévention, éviter que se mettent en place des ingrédients dont l'histoire montre que, par leur conjonction, ils peuvent entraîner une explosion.

Et il me semble qu'ils éprouvent les plus grandes difficultés à tenir un discours fort sur la façon de vivre ensemble dans notre société, qu'ils n'opposent au discours des extrémistes qu'un discours également sécuritaire, ce qui ne sert à rien, ou qu'un silence assourdissant. Cela m'inquiète grandement.

© La Libre Belgique 2006