La porte de l’église du Béguinage, à Bruxelles, grince un peu quand on la tire. L’édifice est plongé dans la pénombre. Normal : il n’est que 7h25. Dans le chœur, on s’affaire sous les tentes igloo - sans faire trop de bruit : les enfants dorment encore. La marche des Afghans vers Gand démarre dans une heure. "Je ne prends qu’une couverture : je fais confiance. Les gens sont gentils", lâche un homme dans un français approximatif. Il fait plus vieux que ses 52 ans. Il boite un peu, desserre une godasse. "Les pieds, ça fait mal." Il montre le droit, mime un coup. "Il a été cassé. Les talibans, avec un bâton, ils tapaient." Il montre encore une cicatrice qui sillonne son poignet.

Au pas de charge

Dehors, juché sur la camionnette rouge de la FGTB de Bruxelles qui doit ouvrir le cortège, Samir Hamrad, porte-parole des Afghans qui occupent le Béguinage, s’époumone au micro . "Suite à la marche vers Mons, les politiciens nous ont dit : les Wallons vous soutiennent, c’est facile, allez voir du côté de la Flandre pour voir si vous allez être aussi bien accueillis. C’est ce qu’on va faire aujourd’hui et pendant trois jours."

Le jour se lève à peine quand les ressortissants afghans, rejoints par quelques dizaines de sympathisants, se mettent en route. Au pas de charge. "On est des montagnards, on a l’habitude de marcher", explique Javad. Première étape : Wemmel, avant de rallier Merchtem, la commune de Maggie De Block, la secrétaire d’Etat à l’Asile, qui refuse obstinément de leur donner un droit de séjour en Belgique, et Affligem, en fin de journée (27 km au total).

Quelques mots en flamand

Davud, 17 ans, a superposé deux sweats à capuche et une veste en skaï. Il avance les mains dans les poches. Les autorités belges n’ont pas cru qu’il était mineur non accompagné. "Je suis arrivé tout seul, il y a trois ans. J’ai beaucoup marché. J’ai pris des bus, j’ai voyagé dans des camions." Davud vient de Kaboul. Il hausse une épaule : "Ils disent que mon quartier est calme". Le jeune Afghan, qui n’a jamais pu aller à l’école en Belgique, vit au Béguinage, avec ses copains d’infortune. Il baragouine quelques mots en flamand.

Belges solidaires

Omran, lui, maîtrise le néerlandais comme le français. En 2008, à son arrivée, il avait 13 ans. Il est scolarisé au "Koninklijk Atheneum" d’Uccle. "J’ai 7 heures de maths par semaine. C’est pas facile d’étudier dans l’église. C’est mon grand problème." Il voudrait devenir médecin ou ingénieur, et retourner à Kaboul, quand la situation sera apaisée. "On avait des problèmes avec les talibans. Jamais je n’imaginais que l’Etat belge nous traiterait comme ça." Les Belges, eux, se montrent solidaires. "On a un ordre de quitter le territoire et rien pour vivre. J’ai expliqué cela au directeur de l’école. Il a compris. Il m’aide."

La pluie fine qui se met à tomber n’entame pas l’ardeur du groupe de près de 300 personnes.

A l’entrée de Wemmel, un jeune Flamand s’est posté sur le trottoir et serre toutes les mains à sa portée. "Welkom". On lui répond en chantant "Bella ciao". Quelques klaxons s’en mêlent. Samir est ravi : "Vous voyez : les Flamands sont des gens sympathiques, très accueillants".

Il est midi. On arrive à "Merchtem, waar Vlamingen thuis zijn". Le panneau fait jaser. Qu’importe, il y a surtout un comité d’accueil et une salle paroissiale où 200 couverts sont dressés pour les marcheurs. Une famille flamande a postposé une fête pour permettre aux Afghans d’avaler une soupe et du pain.

Il est 13h45. Bref arrêt, avec un peu de chahut, devant la maison de "Dr Maggie De Block, huisarts". Sous les applaudissements, Samir glisse une enveloppe "pour Maggie" dans la boîte aux lettres : un symbolique billet d’avion pour Kaboul. "Comme elle trouve qu’il n’y a pas de problèmes de sécurité, on lui propose d’y aller en vacances."