Si l’on pouvait s’attendre à ce que les mesures d’exclusion des allocations d’insertion affectent davantage les villes touchées par le déclin industriel que les zones huppées du Brabant wallon, on ne savait pas encore exactement dans quelle mesure. Désormais, on le sait. L’interrégionale wallonne de la FGTB s’est procuré, non sans peine, auprès de l’Onem, les chiffres des exclusions par commune sur les neuf premiers mois de 2015, pour toute la Wallonie. Elle les dévoile dans "La Libre".

Rappel : en 2012, le gouvernement Di Rupo avait limité à trois ans la durée durant laquelle on peut bénéficier des allocations d’insertion (lire les Repères ci-contre) . Logiquement, les premières exclusions se sont produites le 1er janvier 2015. Et elles ne vont plus s’arrêter. En 2015, près de 30 000 personnes ont été exclues. Fin 2016, on sera à 50 000, assure la FGTB.

La majorité de ces exclus (66 %) vivent en Wallonie. Cela correspond plus ou moins à la proportion des allocataires d’insertion wallons (60 %). Une situation assez logique, explique le syndicat socialiste, dans la mesure où la Wallonie souffre d’un chômage structurel relativement élevé, qui empêche davantage de personnes d’accumuler suffisamment de prestations de travail pour être admis aux allocations de chômage.

De Colfontaine à Waterloo

Mais la variation par région n’est pas la seule. Les données recueillies par la FGTB wallonne montrent qu’entre sous-régions et communes, les différences sont notables. La carte ci-contre montre clairement les poches les plus concernées par les exclusions des allocations du chômage : de Mons à Verviers, en passant par La Louvière, Charleroi et Liège, on a senti passer la limitation des allocations à trois ans. "Le sillon industriel est clairement touché", commente Thierry Bodson, secrétaire général de la FGTB wallonne.

Les communes les plus pauvres de Wallonie, déterminées à partir du produit intérieur brut (PIB) par habitant, sont aussi celles où le pourcentage d’exclus par rapport à la population totale est la plus élevée. Ainsi, à Colfontaine (21 244 € de PIB/habitant), le taux est de 1,07 %. A Waterloo (36 948 € de PIB/habitant), il n’est que de 0,10 %."Dans les communes les plus pauvres, on a un exclu pour 100 habitants (ce qui est quand même beaucoup). Dans les plus riches, on est autour de 1 pour 1 000", note Thierry Bodson.

La faillite des CPAS

Le syndicaliste est d’autant plus révolté par ces chiffres que ces exclusions ont un impact direct sur les finances des communes et des CPAS et que ce sont les communes les plus pauvres qui sont le plus mises à contribution. Une bonne part des exclus du chômage se retournent en effet vers le CPAS pour demander un revenu d’intégration sociale (RIS) à la place des allocations d’insertion. Les CPAS ont certes reçu une compensation financière de la part du gouvernement fédéral, mais elle n’est pas suffisante. Selon la FGTB, les CPAS wallons ont perçu un total de 13,14 millions d’euros, alors que le coût total des exclusions se chiffre à 81,5 millions, voire 90 millions, vu la hausse plus forte que prévue des bénéficiaires du RIS. "Avec cette mesure de limitation à trois ans, on a non seulement cassé la solidarité qui existait entre travailleurs et entre les trois Régions du pays, mais aussi entre communes riches et pauvres", râle Thierry Bodson.

L’arrivée du gouvernement Michel n’a pas amélioré la situation. "Les regrets d’Elio Di Rupo ont été tardifs, mais au moins ils existent, reprend le syndicaliste. Avec ce gouvernement-ci, je n’ai vu ni larme, ni sang, ni remords." Au contraire, la "suédoise" a encore durci les critères d’admission en exigeant un diplôme pour les moins de 21 ans et en abaissant l’âge maximal pour bénéficier des allocations d’insertion de 30 à 25 ans.

Résultat, selon la FGTB : chaque année, entre 10 000 et 15 000 jeunes qui auraient pu auparavant bénéficier des allocations en seront privés. "Je demande le retrait pur et simple de ces mesures, conclut Thierry Bodson. Je ne vois pas l’intérêt de s’acharner à ce point sur les jeunes. C’est d’une violence ! Et ça ne rapporte quasi rien aux finances publiques, vu que la plupart des exclus vont au CPAS. Mais les jeunes, eux, ils commencent leur vie professionnelle par un passage au CPAS pour demander de l’aide. Quel signal !" 




Les allocations d’insertion en bref

Qu’est-ce que c’est ? A la différence des allocations de chômage, basées sur le passé professionnel, les allocations d’insertion sont octroyées par l’Onem sur la base des études ou d’un apprentissage, avant même que la personne ait suffisamment travaillé pour prétendre aux allocations de chômage. Les allocations d’insertion sont octroyées au terme d’un stage d’insertion d’un an (anciennement stage d’attente).

A combien s’élèvent-elles ? Leur montant varie en fonction de l’âge et de la situation familiale de l’allocataire. Pour un chef de ménage avec un enfant à charge, le montant est de 1 127 euros (montant qui augmente avec le nombre d’enfants). Pour un isolé, l’allocation se monte à 834 euros (pour les plus de 21 ans). Et pour un cohabitant, c’est 433 euros (pour les plus de 18 ans).

Quels sont les durcissements apportés à la réglementation ? Le gouvernement Di Rupo a limité la durée durant laquelle on peut percevoir des allocations d’insertion à trois ans. Cette mesure, entrée en vigueur en 2012, a provoqué des exclusions des allocations d’insertion à partir de janvier 2015. Des exceptions avaient été prévues pour certains publics (problèmes médicaux…), qui arriveront à terme fin 2016. Le gouvernement Michel a pris deux mesures complémentaires : l’âge maximal pour introduire une demande a été abaissé de 30 à 25 ans (vu le stage d’un an, il faut donc avoir terminé ses études à 24 ans) et les moins de 21 ans doivent avoir réussi, et non plus seulement terminé, leurs études secondaires. Ces deux mesures vont également priver des milliers de jeunes des allocations d’insertion.


A 26 ans, Salomé vit mal sa dépendance à ses parents

Trop âgée. Salomé est sortie des études en septembre dernier, avec un diplôme de journalisme de l’Ihecs et un autre de philosophie de l’ULB. A ce moment, elle avait 26 ans. Trop âgée pour avoir droit aux allocations d’insertion, pour lesquelles la demande doit être introduite avant l’âge de 24 ans, mais après la fin des études. "Je suis donc en stage d’insertion, mais je sais déjà qu’à son terme, je n’aurai pas droit aux allocations. Autour de moi, il y a beaucoup de cas semblables. Aujourd’hui, pour percevoir les allocations d’insertion, il ne faut pas avoir raté une année d’études, ni s’être réorienté, ni avoir passé un an à l’étranger pour apprendre les langues",déplore-t-elle. Elle comprend d’autant moins cette mesure que l’on ne cesse de dire aux jeunes que les diplômes sont les passeports vers un emploi et qu’il faut parler plusieurs langues. "Le pire, c’est que j’ai pris connaissance des nouvelles règles pendant mon master. Si j’avais su, je ne sais pas si j’aurais entrepris un diplôme complémentaire." Aujourd’hui, Salomé a cependant obtenu un premier emploi, mais il s’agit d’un contrat à durée déterminée, à quart-temps. Elle ne va donc pas accumuler le temps de travail nécessaire pour s’ouvrir le droit aux allocations de chômage (basées sur le travail presté) et n’aura pas droit non plus aux allocations d’insertion (basées sur les études). "Je ne suis donc pas autonome. Mes parents m’aident, en attendant que je trouve un autre job. J’ai cette chance, mais je ne le vis pas bien. A 26 ans, je demande encore à mes parents de me soutenir, alors que j’ai déjà eu la chance de faire des études."