En Wallonie, un gouffre semble séparer les discours politiques sanctifiant la nécessité d'inscrire le développement durable dans les pratiques des citoyens et la possibilité pour ces mêmes citoyens de traduire ces belles paroles en actes. C'est en tout cas le sentiment que nourrissent Jean-François Furnémont et son épouse au terme du «parcours du combattant» qu'ils estiment avoir dû mener pour construire leur habitation.

Dès le départ, en effet, leur objectif a toujours été de construire une maison «passive», c'est-à-dire peu gourmande en énergie. Leur bâtiment entièrement réalisé en bois d'origine wallonne est ainsi dépourvu de chauffage central. Sa conception même (orientation, isolation, inertie thermique) lui permet, en effet, de satisfaire ses besoins en chauffage avec une simple cassette à bois et un poêle à «pellets» (des déchets de bois compactés en granulés). Le chauffage de l'eau est pour sa part assuré par des panneaux solaires, tandis que la récupération d'eau de pluie suffit à couvrir une grande partie des besoins ménagers. L'épuration des eaux usagées est pour sa part effectuée par lagunage.

La première difficulté, explique le propriétaire, a été de trouver une parcelle isolée susceptible d'accueillir ce genre de maison car en Wallonie, «on rencontre surtout des lotissements où les règlements urbanistiques sont cadenassés».

Une fois cette étape franchie, M. Furnémont décide d'initiative de solliciter l'avis informel du fonctionnaire délégué de la province de Liège. «Nous savions que, vu ses particularités, le projet risquait de poser des problèmes. Notre démarche visait donc à y apporter d'éventuelles adaptations en concertation avec le fonctionnaire délégué, mais celui-ci a refusé de donner cet avis informel. Huit mois plus tard, une fois notre dossier officiellement déposé auprès de la commune, il a remis un avis catégoriquement négatif sans guère fournir d'arguments le justifiant.» Dans celui-ci, le fonctionnaire estime ainsi que «le projet ne rencontre pas de manière durable les besoins sociaux, économiques, patrimoniaux et environnementaux de la collectivité».

«Incohérence»

Entre-temps, le candidat bâtisseur et son architecte ont cependant entamé les mêmes démarches anticipatives d'information et de conciliation auprès des autorités communales afin d'exposer le bien-fondé de leur projet. Si les premières réactions laissèrent apparaître certaines réticences, la commune «a finalement eu le courage de délivrer le permis malgré tout» au terme de nombreuses discussions, explique M. Furnémont, qui souligne que son souci constant d'intégrer ce bâtiment quelque peu inhabituel à son environnement direct. «Il n'y a aucune réaction négative du voisinage.»

Il est également paradoxal d'observer que la commune a notamment motivé sa décision positive en estimant pour sa part que le projet rencontre «de manière durable les besoins sociaux, économiques, patrimoniaux et environnementaux de la collectivité»...

Un autre élément pointé du doigt par Jean-François Furnémont est le refus qui a été opposé à la demande qu'il avait introduite afin de bénéficier de la prime de la Région wallonne dans le cadre de l'action «Construire avec l'énergie». «On me refuse celle-ci parce que, d'une part, l'eau chaude sanitaire est en partie chauffée à l'aide d'une résistance électrique et, d'autre part, parce que le poêle à «pellets» que nous utilisons ne dispose pas d'un système de chargement automatique. Ce qui revient à dire que pour obtenir cette prime, je devrais investir une somme importante dans une installation de chauffage central dont nous n'avons pas besoin puisque la maison a précisément été conçue pour pouvoir s'en passer. Finalement, nous sommes pénalisés en raison des performances de notre habitation.»

Intérêt collectif

Autre paradoxe cocasse, leur projet vient tout récemment d'être nominé au Prix de l'Eco-Citoyen 2006 dont sont partenaires les ministres wallons compétents en matière d'Environnement, d'Urbanisme et d'Energie, Benoît Lutgen et André Antoine (CDH)...

Si elle ne fait pas un drame de son cas personnel, la famille Furnémont souhaiterait toutefois que cette expérience serve aux autres candidats tentés par ce type construction. Raison pour laquelle, ils ont d'ailleurs écrit aux deux ministres cités plus haut, pour attirer leur attention sur les difficultés auxquelles ils ont été confrontés. Sans réponse jusqu'ici.

«Au-delà des discours politiquement corrects favorables au développement durable, on ne se sent pas soutenus. On se heurte à la rigidité des règlements administratifs, regrette M. Furnémont. Et il est difficile de comprendre que des fonctionnaires délégués qui représentent le gouvernement wallon rendent des décisions s'opposant à la politique prônée par celui-ci. Cela amène de nombreux candidats bâtisseurs à baisser les bras.»

Si les principes de la maison «passive» sont plutôt bien acceptés, explique pour sa part un architecte spécialisé dans l'éco-construction, c'est souvent l'esthétique contemporaine qu'induit leur conception (orientation, vastes baies,...) qui a encore du mal à passer la rampe. Et ce même si les mentalités évoluent. Lentement.

© La Libre Belgique 2006