Le phénomène de féminisation des professions de la santé ne date pas d’hier, mais il prend aujourd’hui des proportions impressionnantes, et ne devrait que se renforcer dans les années à venir. Les chiffres que la ministre des Affaires sociales a livrés mardi, lors d’un colloque organisé sur ce thème par les Mutualités libres, ne laissent pas de place au doute. Jugez plutôt.

En décembre 2010, les femmes représentaient 70 % des 257 000 professionnels enregistrés au SPF Santé publique et résidents en Belgique (médecins, kinésithérapeutes, infirmiers, dentistes, pharmaciens et sages-femmes). Si l’on ajoute à cela les 82 000 aides-soignants que compte le pays, dont 93,5 % sont des femmes, on arrive à un total de 340 000 professionnels de la santé. Parmi eux, 75 % de femmes.

Et si l’on examine le genre des professionnels sous l’angle des différentes tranches d’âge, on observera que ce phénomène de féminisation est clairement lié aux jeunes générations. Si le taux de femmes est relativement stable chez les sages-femmes (de 97 à 99 % selon les âges) et chez les infirmiers (de 87 à 89 %), les femmes sont nettement plus nombreuses chez les jeunes pharmaciens (81,5 % chez les moins de 30 ans pour 57 % chez les 60-64 ans), kinés (69 % chez les 25-29 ans pour 60 % chez les 45-49), dentistes (67,6 % chez les 25-29 ans pour 44,4 % en général), médecins généralistes (70 % chez les 25-29 ans pour 11,3 % pour les 60-64) et médecins spécialistes (60 % chez les 30-34 ans pour 23,4 % chez les 60-64).

Comme le souligne Laurette Onkelinx (PS), la situation ne risque pas de changer à l’avenir, puisque les statistiques étudiantes montrent que les femmes constituent 72 % des généralistes en formation, 60 % des médecins spécialistes en formation, 65 % des futurs dentistes et 84 % des futurs orthodontistes. Quant aux autres formations du secteur de la santé, elles ne montrent pas de tendance à la masculinisation.

On soulignera cependant que la tendance à la féminisation n’est pas uniforme. Certaines spécialités médicales restent des bastions masculins, tandis que d’autres, à l’instar de la médecine générale, semblent ne devoir attirer que les filles d’Eve :

Médecins agréés en 2010

| Hommes | Femmes |

Généralistes

Total | 9 744 | 4 934 |

25-44 ans | 1 444 | 2 521 |

45-65+ | 8 300 | 2 413 |

Spécialistes

Chirurgie | 1 424 | 244 |

Orthopédie | 985 | 77 |

Cardiologie | 873 | 196 |

Pédiatrie | 703 | 957 |

Ophtalmologie | 491 | 635 |

Dermatologie | 247 | 516 |

Au-delà des chiffres, ce colloque était l’occasion de se pencher sur les conséquences de cette féminisation accrue des métiers de la santé, et particulièrement chez les médecins. Des conséquences d’ordre quantitatif, d’abord. Car la forte présence des femmes, plus attachées que leurs collègues masculins à concilier vie professionnelle et familiale, entraîne une diminution du niveau moyen d’activité des prestataires, ce qui à terme devrait influencer le nombre de médecins nécessaires par habitant. En outre, les préférences marquées par les femmes pour certaines spécialités donnent des indices sur les métiers qui risquent de connaître, davantage que d’autres, une pénurie.

Mais la prédominance féminine peut également avoir un impact sur la qualité des soins donnés. Les femmes médecins, explique le Dr Lieve Perremans (UZ Anvers), sont davantage "orientées patients"; ont une plus grande capacité d’empathie; voient plus leurs patients comme des semblables et les invitent à participer; ont des consultations plus longues, avec davantage de problèmes psychosociaux; Des éléments qui ne sont pas nécessairement absents chez les médecins hommes, mais qui caractérisent le travail des médecins femmes; qui peuvent donc, avec la féminisation, se développer dans la médecine en général; et dont on peut se demander s’ils peuvent influencer le taux de satisfaction des patients ou l’efficacité du traitement, par exemple.

La féminisation croissante des professions médicales pose donc de multiples questions. Y répondre, à tout le moins y réfléchir, apparaît indispensable. Reste à voir comment le monde médical s’emparera du débat, lui qui est très majoritairement dirigé par des hommes, que ce soit dans les conseils d’administration des hôpitaux, dans le syndicalisme médical, dans les facultés de médecine ou à l’Ordre des médecins. Sur ce terrain-là, la féminisation n’a pas (encore ?) cours.