Lever le tabou des toilettes à l’école

Belgique

Laurent Gérard

Publié le - Mis à jour le

Lever le tabou des toilettes à l’école
© cartoonbase.com

J’avais six ans et j’avais pissé dans mon pantalon. L’instituteur, s’apercevant de la mare d’urine à mes pieds, m’obligea à enlever mon pantalon et mon slip mouillés, et ma punition fut d’aller au coin, les mains sur la tête, cul nu." Dix ans après les faits, l’élève de rhéto qui témoigne ici, n’a pas oublié.

Sans aller jusqu’à cette situation extrême, la question des besoins corporels et des toilettes à l’école se révèle très souvent problématique. Pourtant, on n’en parle jamais dans le cadre scolaire. Le sujet est systématiquement évacué. Sophie Liebman, enseignante depuis plus de vingt ans dans l’enseignement primaire communal, a choisi d’en faire le thème de son mémoire en sciences de l’éducation à l’ULB (1). Elle n’avait certes jamais été confrontée à des situations difficiles avec ses élèves. Mais dans le cadre familial, le sien comme celui d’autres foyers autour d’elle, cette question a surgi. "La première chose que les enfants font quand ils rentrent de l’école, raconte-t-elle, c’est se précipiter aux toilettes. Ils sont tellement pressés qu’ils se disputent pour être le premier. En interrogeant différents enfants, j’ai appris qu’ils se retenaient toute la journée. Ils m’ont dit que les toilettes étaient sales, ou qu’il n’y avait aucune intimité parce que les portes ne fermaient pas, ou bien qu’il n’y avait pas de lumière, ou de papier."

Une situation généralisée à l’ensemble des établissements, à en croire Mme Liebman, mis à part quelques-uns qui ont été construits ces dernières années et où les toilettes sont "pensées". "La majorité des écoles sont héritières du XIX e siècle", analyse-t-elle, "où la préoccupation était de construire des toilettes où les enfants resteraient le moins longtemps possible, parce qu’à l’époque, on était hanté par les pratiques sexuelles des élèves (masturbation). On pensait les toilettes en termes de visibilité et de contrôle. Et donc les cloisons étaient ouvertes en haut et en bas, sans la moindre intimité. Mais les normes ont changé et, aujourd’hui, les enfants refusent d’y aller."

Des tas de gens ont des souvenirs humiliants par rapport aux toilettes, insiste-t-elle. "On n’ose pas demander, on n’arrive plus à se retenir et on se fait engueuler. Il y a aussi des écoles où la taille des urinoirs n’est pas adaptée aux enfants. J’en connais une autre où le pouvoir organisateur a interdit les planches sur les toilettes : pour une fille, en hiver, c’est la cystite assurée ! Dans d’autres écoles, il faut demander le papier. On demande alors à l’élève "ce" qu’il va faire, pour savoir le nombre de feuilles qu’il faut lui donner. On vous répondra que les enfants bouchent les toilettes. Mais ce n’est pas comme cela qu’on résout les problèmes. On éduque."

Malgré l’évidence du problème, le thème n’est pas abordé dans les murs de l’école. "Le corps est encore un sujet tabou. On le voit partout, dans les discours, dans la pub mais ce n’est pas le corps de la réalité, il est désincarné, idéalisé, sans le moindre poil. Toute animalité a été gommée. En réalité, le corps a été refoulé. On n’en parle pas dans la salle des profs. Par contre, les enfants en parlent souvent dans les conseils de classe, pour se plaindre. Mais rien ne change. Il y a beaucoup d’ordinateurs dans les écoles, mais peu d’argent pour les conditions sanitaires."

En tant qu’institutrice, Sophie Liebman se dit plutôt libérale. Mais ce n’est pas le cas de tous ses collègues. "Certains enseignants ont des pratiques contraignantes : ils interdisent aux enfants d’y aller ou bien ils se servent de cette autorisation comme instrument de pouvoir. Bien sûr, certains enfants demandent à aller aux toilettes pour échapper au travail, parce qu’ils s’ennuient ou ont besoin de bouger. Il ne faut pas être naïf, on ne va seulement aux toilettes pour se soulager, mais c’est un besoin qui n’est pas reconnu à l’école."

De même, le vocabulaire choisi pour désigner les toilettes, le fait de ne pas utiliser ce terme mais bien des petits noms sympathiques genre "petit coin" ou "petit endroit" traduit une volonté de minimiser la question, "d’éloigner cette préoccupation de l’esprit des enfants". Dans le cadre de sa recherche, Mme Liebman a pu constater que, quand on leur demande si les toilettes sont importantes pour eux, les enfants sont également dans le déni. "Ils savent bien que les adultes n’aiment pas parler de ce genre de choses. Donc, ils vous diront que ce n’est pas important. Mais si vous les laissez parler, vous verrez que cela occupe une grande place dans leurs préoccupations."

Avec ce mémoire, Mme Liebman espère donc sensibiliser les décideurs, politiques et autres, à ce problème, lever le tabou des toilettes scolaires. "Le respect du corps, cela fait quand même partie des droits de l’homme." Il est ici question d’hygiène, mais aussi de bien-être en classe, de concentration, "parce qu’un enfant qui se retient toute la journée est moins performant." Et les séquelles peuvent être tenaces. "Il n’est pas rare que les généralistes rencontrent des patients constipés en raison de pratiques scolaires passées."

Certains parents vont d’ailleurs jusqu’à choisir l’école en fonction des toilettes. En regardant les toilettes, on peut comprendre la place que l’école accorde au corps de l’enfant, au respect de l’enfant. "Souvent, vous avez des W-C qui ferment pour les profs et des toilettes dégueulasses pour les enfants. Les toilettes parlent."

Sans compter qu’elles peuvent aussi constituer un lieu de brimades ou de révolte pour les élèves. "C’est le seul endroit qui échappe au contrôle social. Il peut y avoir du racket, des abus. C’est un lieu de transgression. En outre, je crois que la saleté des toilettes n’est pas uniquement due au manque d’entretien. Elle correspond aussi à une expression des élèves. Quand ils salissent les toilettes, ils "chient sur l’école". Etre assis et se taire toute la journée, apprendre des matières ardues, cela provoque de la souffrance. Les toilettes sont un des endroits où elle peut s’exprimer."

Alors que l’on célébrait jeudi dernier la "Journée mondiale des toilettes", Sophie Liebman déplore que l’on parle de la situation des latrines dans les pays en développement, mais pas de celle qui prévaut chez nous, alors que les toilettes constituent un problème quotidien. Des toilettes qui, dans le cadre scolaire, ressemblent à tout sauf à des lieux d’aisance.

(1) "Analyse sociopédagogique de la place du corps à l’école primaire : le cas particulier des toilettes".

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