Les vacances d’été touchent à leur fin. Pour la plupart des jeunes, elles auront été synonymes de détente, sorties, voyages, découvertes Mais pour d’autres, cette période estivale aura été marquée par une épreuve : celle d’un mariage forcé.

Chaque année, de nombreuses familles issues de l’immigration retournent dans leur pays d’origine pendant les mois de juillet et août. Et "c’est pendant le retour au pays qu’il y a des choses qui vont se passer", déclare Nuran Ciçekçiler, psychologue au Groupe santé Josaphat, membre du Réseau mariage-migration. Des milliers de jeunes issus de l’immigration - marocaine et turque essentiellement - en Belgique épousent en effet pendant cette période un(e) partenaire du pays d’origine. Parmi ces unions, il en est qui relèvent d’un choix amoureux tandis que d’autres sont le résultat d’une pression familiale. "C’est très complexe", commente Nuran Ciçekçiler. "Il y a des menaces de mariage forcé que l’on peut sentir. Par exemple, en fin d’année scolaire, les parents d’une jeune fille lui disent : "Tu n’as pas réussi ton année. Cela suffit ! Cet été, on va te marier." Mais il y a des cas plus subtils : certaines jeunes filles reviennent en Belgique mariées et me confient : "J’ai dit oui, mais je ne sais pas comment j’ai pu dire oui." De fait, ce sont les vacances, toute la famille s’y met - l’oncle, la tante... Tout se passe dans un espace-temps très restreint."

Si aucun chiffre ne peut, pour l’heure, attester du nombre exact de mariages forcés en Belgique, des études permettent de définir quelque peu l’ampleur du phénomène. Ainsi, selon une étude réalisée par l’ULB en 1999 auprès des femmes marocaines et turques de Bruxelles et de la Flandre, 27 % des femmes sondées âgées de plus de 40 ans déclarent avoir été victimes d’un mariage forcé. Cette même étude a révélé que 8 % des filles marocaines âgées de 17 à 24 ans s’étaient mariées sous la contrainte.

Des résultats qui sont bien en deçà de la réalité. "Il est clair qu’il y a des pressions sur les jeunes filles et les jeunes garçons. C’est lié à l’espace immigration dans lequel se trouvent leurs parents. Le problème des mariages forcés est réellement lié à comment les parents sont dans la phase de leur immigration : sont-ils installés ? en phase de transition ? y a-t-il des liens très forts avec le pays d’origine ? Il y a une pression sur les jeunes filles par rapport à des membres de leur famille restés au pays, notamment des mariages entre cousins. On ne va pas faire semblant que cette pression migratoire n’existe pas", analyse la psychologue.

A l’origine ? "Il est extrêmement difficile d’entrer en Europe autrement que par le regroupement familial", souligne-t-elle. "Les jeunes filles en échec scolaire ressentent aussi plus fortement cette pression. De même, lorsque les parents constatent que leur fille a une vie sociale en dehors de la communauté, ils s’inquiètent de la perdre et vont faire en sorte qu’elle ait un époux de la communauté", complète Nuran Ciçekçiler.

Acteur de terrain de première ligne, le Groupe santé Josaphat, comme une douzaine d’autres associations bruxelloises, est depuis de nombreuses années confronté à la problématique des mariages forcés ou conclus sous la pression. Voilà pourquoi ces associations se sont fédérées en 2006 au sein du Réseau mariage-migration. Objectif ? Encourager une approche globale, complémentaire et plus cohérente de la problématique. Comment ? Via la sensibilisation, la formation des intervenants sociaux, des rencontres avec les parents, etc.

"Les mariages forcés sont un problème de société. Notre réseau mène une réflexion conjointe sur ce phénomène, mais dans le cadre de la réflexion globale sur la lutte contre les violences faites aux femmes et les inégalités entre les sexes", précise Maria Miguel-Sierra, directrice de l’ASBL La Voix des femmes. Le réseau est d’ailleurs soutenu dans le cadre du plan d’action national 2010-2014 en matière de lutte contre les violences entre partenaires (lire ci-contre).

Grâce au travail de prévention et de conscientisation sur le terrain, de plus en plus de jeunes - filles et garçons - osent se confier. "Il y a une recrudescence du phénomène des mariages forcés, certainement, car les jeunes osent plus parler", constate Maria Miguel-Sierra.

Des associations comme l’ASBL verviétoise Insoumise et dévoilée viennent en aide en aval aux jeunes filles et aux femmes confrontées à des mariages forcés. "C’est très bien que cette association existe et qu’elle aide en urgence les jeunes filles qui le désirent à les retirer d’un environnement hostile, mais ce n’est pas anodin, car on les coupe de la famille et donc d’une partie d’elles-mêmes", affirme Maria Miguel-Sierra. "Il ne suffit pas seulement de quitter l’espace hostile; il faut après se reconstruire et être soutenu et accompagné dans ses décisions", enchaîne Nuran Ciçekçiler.

Le Réseau mariage-migration plaide dès lors vivement pour la mise en place d’un accompagnement psycho-medico-juridico-social en amont. Or, quand bien même la loi belge punit les mariages forcés, il n’existe à ce jour aucun lieu spécifique institué pour accueillir et protéger les jeunes femmes qui en sont victimes. Pourtant, défend le Réseau, "ce qui rend souvent possible un cheminement vers une réelle libération des victimes, c’est un travail de longue haleine, à partir de leur parole, non jugeant, non stigmatisant et intransigeant à l’égard de toute forme de violence."