Exit Yves Leterme. Le roi (du CD&V) est mort, vive la reine ! Même si lors de la conférence de presse où l’on a appris que Marianne Thyssen conduirait la liste du Sénat aux prochaines élections, Yves Leterme a dit qu’il faudrait encore compter avec lui, il ne faut pas avoir fait Sciences Po pour se rendre compte que les chrétiens-démocrates flamands n’avaient pas tout à fait intérêt à faire mener la campagne par leur Premier ministre démissionnaire.

Pas question évidemment de le désavouer "hic et nunc", d’autant plus que le banc radical flamingant s’en charge déjà dans ses réactions, mais ce changement de cap en induit un autre, et non des moindres : voilà que pour la première fois de sa longue histoire souvent agitée, le parti social-chrétien flamand fera conduire sa campagne par une fille d’Eve.

Une femme donc qui, si d’aventure le corps électoral flamand revenait à de meilleurs sentiments pour le CD&V que dans les sondages, pourrait bel et bien devenir la première femme Premier ministre de ce pays.

Depuis son élection à la tête du parti en mai 2008 et jusqu’avant les récentes négociations sur BHV, elle n’aura pas été l’acteur politique le plus en vue dans sa formation, ayant même eu quelque peine à se situer entre Yves Leterme, Herman Van Rompuy, Kris Peeters ou Jo Vandeurzen.

Toutefois cette relative discrétion médiatique ne l’a pas empêchée de prendre progressivement son parti en mains avec une poigne certaine mâtinée d’un sourire énigmatique et d’un discours plutôt bon chic bon genre.

La tâche fut pourtant loin d’être aisée pour elle depuis deux ans car, à peine sortie des vacances estivales de 2008, elle fut confrontée au divorce brutal de son parti avec la N-VA de Bart Dewever. Pas évident donc de naviguer entre les écueils fédéraux et flamands, mais la présidente avait d’emblée annoncé la couleur en plaidant pour plus de transparence dans le jeu politique.

Et elle avait surtout demandé la fin des petites manœuvres qui avaient accompagné l’actualité politique après les législatives de 2007 sans jamais connaître de vraie trêve.

"Beaucoup d’hommes politiques ont perdu l’occasion de se taire au cours de ces derniers mois", avait dit sans préventions Marianne Thyssen qui montrait aussi de la sorte qu’elle soutenait sans mesure Yves Leterme à propos duquel "il était temps que certains acceptent démocratiquement qu’il avait obtenu 800 000 voix".

Un message à peine voilé à l’Open VLD qui ne fut pas nécessairement un allié facile. A l’époque, la présidente fraîchement élue, avec un score soviétique de 96,6 % de voix, aurait bien voulu maintenir le "cartel flamand". Mais de façon réaliste : "La N-VA est un partenaire auquel nous entendons rester loyaux mais nous attendons la même chose de sa part."

L’impossibilité (déjà ou encore ?) de sortir du guêpier communautaire l’avait amenée à privilégier le fédéral, car, pour Mme Thyssen, "le CD&V ne plaide pas pour le séparatisme et ne veut pas écrire la dernière page de l’Histoire de Belgique".

Si elle était clairement pour la solidarité interpersonnelle, elle n’en demanda pas moins des responsabilités accrues pour les régions.

Avec Thyssen à sa tête, le CD&V retrouvait non seulement des couleurs mais aussi une certaine stabilité.

La présidence intérimaire d’Etienne Schouppe n’entrera pas dans les annales du parti et, en outre, les chrétiens-démocrates flamands pouvaient enfin se défaire de leur image par trop machiste. Car, à l’époque, Inge Vervotte n’était plus au fédéral et le secrétariat d’Etat promis à Sabine de Béthune resta une vaine promesse.

Marianne Thyssen a donc été "adoubée" dans le monde politique, étant en outre parfaitement au parfum de toutes les petites et grandes divergences au sein de la famille chrétienne-démocrate puisqu’elle avait déjà été la vice-présidente du CVP entre 1996 et 2001.

Une période pas vraiment facile puisqu’à son terme, ce fut le temps de l’arc-en-ciel et le principal parti flamand s’était retrouvé dans l’opposition après avoir siégé dans les conseils du Roi pendant près d’un demi-siècle avec un intermède de quatre ans après la Question royale. Bien au fait donc de la cuisine intérieure, Marianne Thyssen venait de l’Unizo, la fédération flamande des PME et des indépendendants - où elle engagea notamment un certain Kris Peeters - mais elle avait déjà travaillé aussi dans le cabinet de la Secrétaire d’Etat aux finances, Wivina Demeester.

Mais c’est surtout à l’Europe que cette brillante juriste éclata finalement en politique. Dans le sillage de poids lourds tels Tindemans, Martens et Dehaene, elle fut une brillante parlementaire pendant dix-huit ans, dont on nous disait encore mercredi au Parlement européen qu’elle manquait beaucoup au groupe du Parti populaire ! Ce n’est évidemment pas par hasard non plus qu’elle avait été propulsée à la vice-présidence de la fraction du PPE.

Cette femme d’ouverture pourrait aller plus loin encore si l’on sait qu’elle a aussi trouvé des alliées par-delà les barrières partisanes et même linguistiques. A commencer par Laurette Onkelinx La vice-Première socialiste voit en effet en elle "une personnalité respectée par tout le monde", certes "dure en négociation", mais une "femme de valeur"

Sous des dehors d’élève studieuse, élégante mais certainement pas désireuse d’attirer sur elle les projecteurs de la "pipolisation", Marianne Thyssen est aussi une fana de petite reine, n’hésitant pas à gravir le Ventoux, le Galibier ou le Tourmalet avec un groupe d’amis lors d’expéditions bisannuelles. Mais si c’est une grimpeuse émérite, elle monte ces cols à son rythme. Autre violon d’Ingres : la (bonne) bière. Ne fût-elle pas présidente du club des amateurs de bière du Parlement européen ? On dit qu’elle apprécie une bonne Pils débitée avec savoir-faire, mais succombe aussi volontiers à une Orval.

Négociatrice cultivant la vertu d’endurance en deux-roues et amatrice de bières divines ? Voilà deux points communs avec Yves Leterme. Et sa trappiste chouchou à elle est wallonne