Jean Beaufays est professeur émérite de sciences politiques de l’Université de Liège. C’est un spécialiste du fédéralisme, à la retraite depuis 2005, qui a bien connu les années Wilfried Martens.

A un jeune qui n’a pas connu les années 80, comment présenteriez-vous M. Martens ?  

Il est apparu comme un homme puissant, très habile à construire des solutions. Je ne dirais pas que c’était l’homme du Roi, mais c’est l’homme politique qui avait le plus la confiance du roi Baudouin. Dans les années 80, ce n’était plus le Martens de sa jeunesse, qui avait été un militant flamingant très pointu. Comme la plupart des hommes politiques flamands de premier plan (Verhofstadt,…), il était, après un passage de jeunesse très flamingant, devenu un fédéraliste convaincu. Il a cherché à stabiliser le pays. C’était un partisan sincère d’un fédéralisme classique, à la façon dont il peut fonctionner en Allemagne et aux Etats-Unis.  

Et humainement ?  

C’était un homme très sincère. Il n’avait pas un grand charisme, mais sans doute cet apparent effacement était-il nécessaire pour éviter de faire des vagues et arriver à des réformes en douceur. Il négociait beaucoup dans la coulisse. Il n’était pas flamboyant. C’était un homme fort honnête, cela n’a peut-être pas été assez perçu à l’époque.  

Comment expliquez-vous sa longévité ?  

Ce qui est frappant, c’est que cela a été d’un seul tenant, avec juste une petite interruption avec Marc Eyskens. A l’époque, le CVP était encore le pivot du système politique belge. On s’imposait dans le parti et puis, je ne dis pas qu’on attendait son tour dans la file, mais à un moment on devenait Premier ministre. Aujourd’hui, le CD&V n’a plus cette position centrale, loin s’en faut. Et cette espèce de consensus au sein du CD&V n’existe plus non plus. Et puis, en coulisse, il y avait Paul Vanden Boeynants (PSC), qui avait un sens manœuvrier incontestable et pouvait être à l’occasion le joker de Martens pour trouver des solutions. En outre, à cette époque, il y avait qu’un seul parti flamand véritablement nationaliste, la Volksunie. Le CVP et les autres n’étaient pas ni séparatistes, ni confédéralistes (ce qui, à moins de se foutre de la tête des gens, veut dire séparatistes).  

Quel héritage a laissé Wilfried Martens au pays ?  

Au point de vue politique, c’est lui qui a fait avaler au roi Baudouin la nécessité du fédéralisme, d’union comme on disait. C’est un des pères du tournant fédéraliste. Sur le plan socio-économique, c’était des années difficiles et il a gouverné à droite, ce qui était surprenant pour un homme issu d’un milieu pauvre et qui se cataloguait plutôt à gauche dans le monde catholique belge. Il a recouru aux pouvoirs spéciaux, c’est-à-dire que le gouvernement avait la possibilité de prendre des décisions qui normalement étaient du ressort du pouvoir législatif. C’était une atteinte grave au système démocratique. Il a donc gouverné à droite, en pleine ère Reagan-Thatcher.  

Ce qui lui a valu une forte contestation.  

C’était plus le fait des libéraux que de Martens, mais le dialogue avec les syndicats est devenu extrêmement difficile, avec un parti socialiste dans l’opposition, qui s’est radicalisé en Wallonie, avec une montée en puissance des "régionalistes".  

Le jeune flamingant, une fois au pouvoir, a-t-il finalement été un danger pour les francophones ?  

De 1965 à 1980, le francophone moyen est un unitariste convaincu, sauf quelques excités du côté du Mouvement populaire wallon, dont mon maître (à l’ULg) François Perin (il est curieux d’ailleurs qu’ils soient décédés à quelques jours de distance, le militant wallon et le militant flamand). Des gens comme Martens restent dès lors menaçants. Ce n’est que plus tard qu’il atteindra cette image de sage, au-dessus de la mêlée.  

Le politologue Dave Sinardet écrivait hier : "Wilfried Martens était déjà fédéraliste quand c’était encore une injure et est resté fédéraliste quand c’est redevenu une injure."  

C’est bien dit. Contrairement à son parti, il n’a pas évolué vers le confédéralisme plus ou moins honteusement revendiqué.