Un réfugié espagnol devenu belge, habitant Mortsel et parfait bilingue, a reçu mardi des mains du président israélien Shimon Peres la plus haute distinction qu’un étranger puisse recevoir d’Israël : celle des Justes, ceux qui ont sauvé des juifs pendant la Deuxième Guerre mondiale.

Martin Aguirre Y Ortegui, né en 1924, seul survivant, a reçu sa médaille comme les descendants de 21 autres Belges dont la mémoire a été saluée hier, au palais d’Egmont de Bruxelles, au premier jour de la visite du chef d’Etat israélien.

Très ému, se disant "honoré parmi d’autres", lui qui avait fui la guerre d’Espagne en 1936 a reçu une médaille portant son nom et une phrase gravée sur le pourtour : "Quiconque sauve une vie sauve l’univers tout entier".

"Chers amis juifs, chers frères et sœurs juifs", a-t-il dit, "permettez-moi de m’incliner devant toutes les victimes de l’holocauste et de rendre hommage à la dignité avec laquelle vous avez enduré tant de souffrances".

A la fin de son discours, qui venait du cœur, le Président israélien, le prince Philippe, le ministre Didier Reynders et la salle se sont levés pour l’applaudir. Devait-il s’asseoir ? Rester debout ? Le Juste a regardé ses chaussures, puis s’est rassis, donnant le signal de la fin des acclamations.

Pendant la guerre, Martin Aguirre, adolescent, convoyait des enfants juifs d’une cache à Linden vers un abri à Malines. Il le faisait en train, à vélo, à la barbe des soldats allemands. Certains enfants étaient paniqués à l’idée qu’ils puissent être arrêtés.

"Il y en avait un qui avait une pomme sur lui. C’était un malin", sourit l’octogénaire. "Pour le tenir tranquille, je lui ai pris sa pomme et lui ai promis de la lui redonner quand on serait arrivé à Malines".

Martin Aguirre a ainsi sauvé la vie du petit Fred Bild, qui fut hébergé par la famille Robberechts, avant d’immigrer après la guerre au Canada. Par la suite, Fred Bild devint ambassadeur du Canada en Thaïlande et au Vietnam.

Une Belgique en miniature

Hier, c’était une Belgique en miniature qui était honorée par Israël. "Vous avez rendu de la dignité à notre nation", leur a dit Didier Reynders. Les descendants venaient de tous les coins du pays, tandis que des enfants sauvés avaient fait le chemin du Canada, d’Israël ou des Etats-Unis.

"Je suis le petit-fils de Gaston et de Jeanne Baucq", dit Denis. "C’est très émouvant. A toutes les réunions de famille, mes grands-parents racontaient ce qu’ils avaient fait pendant la guerre. Mon grand-père était garde champêtre à Horrues, près de Soignies. C’était quelqu’un !" Près de lui, Nathalie, fille d’Isidore Swieca, est venue du Canada. L’émotion la submerge. Lundi, elle est allée pour la première fois dans la maison d’Horrues où son père et sa mère avaient été cachés par les Baucq après une rafle à Bruxelles.

Il y avait aussi Joseph Hrnkas, un couturier à la retraite de Montegnée. Près de lui, se trouvait la fille de Thérèse Adler, venue pour l’occasion de Miami aux Etats-Unis. Leurs deux pères étaient d’origine yougoslave, l’un croate d’Herzégovine, l’autre juif. En Belgique, ils ont serré les coudes pour échapper à l’occupant.

Vingt-deux Belges ont reçu mardi le titre de "Justes parmi les nations", dont 21 à titre posthume. Ils s’ajoutent aux 1 650 Belges dont le nom est déjà gravé sur le mur du mémorial de Yad Vashem, dans une forêt près de Jérusalem. La reine Elisabeth de Belgique y a aussi son nom, pour avoir accueilli en 1943 dans son château de Jamoigne 80 enfants juifs sous de fausses identités. Ils furent tous sauvés. Elle avait reçu en audience l’Association des juifs belges en août 1942 et leur avait promis qu’elle ferait tout en son pouvoir pour protéger les juifs belges de la déportation.

"En 1942, en Belgique, la terreur avait commencé", a rappelé l’un des enfants sauvés, David Herszlikovicz. "Toute personne juive pouvait être arrêtée à tout moment pour la seule raison qu’elle était juive." Selon le ministère belge des Affaires étrangères, entre 28 000 et 30 000 juifs ont pu être sauvés en Belgique tandis que près de 25 000 autres ont été déportés vers des camps d’extermination.

Shimon Peres avait préparé un discours au palais d’Egmont. Il l’a vite écarté. "Je sais combien les nazis étaient effrayants", a dit le Président israélien, dont tous les proches restés en Pologne pendant la guerre ont été tués, "et pourtant vous l’avez fait. Vous avez mis en danger votre propre vie. Vous étiez extrêmement courageux". Peres a remercié "le gouvernement et le peuple belges pour avoir maintenu la flamme de la mémoire de l’holocauste".