Mohamed Abdeslam a accordé à la Dernière Heure un entretien sur la vie de son frère en prison, son choix de prendre un avocat, son pardon, etc.

C’est au Frederiksborg, institution bruxelloise au pied de la basilique, à quelques mètres de Molenbeek, que Mohamed Abdeslam nous fixe rendez-vous ce mercredi soir. Autour d’un café, nous sommes conviés à un entretien vérité. Des interviews, Mohamed n’en donne plus depuis plus d’un an. Son téléphone n’a pourtant jamais cessé de sonner. Mais il a préféré travailler dans l’ombre ces derniers mois. Travailler à gagner la confiance de son frère, le terroriste le plus connu au monde, l’unique survivant des attentats du 13 novembre : Salah Abdeslam. Un travail, de longue haleine, précise-t-il. C’est ainsi que Mohamed qualifie les échanges qu’il entretient avec Salah, désormais à une table et non plus derrière une vitre. Deux fois 45 minutes. Soit une heure trente. "Un privilège qu’on nous a accordé depuis six mois parce qu’on vient le voir de loin", indique d’emblée Mohamed. "Ces visites à table font psychologiquement du bien à mon frère. Il a ainsi pu serrer notre maman dans les bras et lui demander pardon", confie Mohamed, refusant pour autant qu’on victimise son frère. Que du contraire. "Si Salah ne fait pas preuve à un moment de rédemption, moi-même je n’irai plus le voir. Grâce à ces visites, je tente d’instaurer petit à petit une relation de confiance avec lui, pour qu’il s’exprime enfin. Les victimes en ont besoin. Nous en avons besoin. C’est un véritable travail et je veille vraiment à ne pas le brusquer."

Même si les attentats sont encore un sujet tabou, Mohamed est convaincu que son frère est désormais sur la bonne voie pour parler. "Le choix d’un avocat est pour moi un premier pas en ce sens. Salah n’en voulait pas. Nous l’avons convaincu afin qu’il puisse bénéficier d’un procès équitable. Il a pris sa décision il y a 48 heures. Il nous a dit d’accord mais à condition que ce soit Sven Mary. C’est un choix logique, qui s’imposait. C’est le premier qu’il a vu lors de son arrestation. Il a alors fallu convaincre Sven Mary de le défendre. Ce fut une lourde mission. Après longue réflexion, il a accepté. Son âme d’avocat, son respect de la déontologie font qu’il a senti que c’était son devoir d’accepter", assure Mohamed, ajoutant avoir voulu communiquer aujourd’hui l’intention du pénaliste de reporter le procès, pour ne pas "gaspiller l’argent du contribuable pour rien".

"On aurait pu l’annoncer lundi, lors de l’ouverture du procès. Mais on ne voulait pas bloquer les rues, et causer tant d’embarras pour les commerçants, tant de mesures de sécurité, etc., pour rien", ajoute le frère de l’ennemi public numéro 1 qui trouve d’ailleurs ce dispositif totalement démesuré.

D’ici le 15 janvier prochain, date à laquelle le procès devrait avoir lieu, Salah rencontrera donc à nouveau Sven Mary, avec qui il pourra désormais préparer sa défense. Mais selon son frère, à force de lui imposer des conditions d’emprisonnement aussi strictes en France, on ne le pousse pas à s’exprimer. "La question est de savoir si on veut vraiment qu’il réponde ou non. Qu’est-ce qui est le plus important ? Que mon frère parle et apporte enfin des réponses aux victimes ou qu’on lui impose une telle surveillance, en le privant totalement d’intimité, sous prétexte que le système judiciaire continuera le travail avec ou sans lui. On en fait une bête sauvage. On le radicalise plus qu’autre chose. Salah n’a aucun espoir de sortie. ‘ Je sais que ma vie sera en prison. Je dois juste m’adapter.’ Voilà ce qu’il nous dit."

"Mon frère ne se suicidera pas"

La vie de Salah en prison tourne autour de la religion. Sa famille, elle, tente de se reconstruire

Non, Salah Abdeslam ne regarde pas de téléréalité dans sa cellule la plus sécurisée de France. Sa vie tourne uniquement autour de la pratique de sa religion. Il n’a aucun contact avec les autres détenus. Il téléphone à ses proches une fois par semaine en moyenne. Il prend de leur nouvelles mais ne parle jamais des attentats. Pas encore du moins. À 28 ans, Salah Abdeslam sait qu’il passera le restant de sa vie en prison. Il a confié à son frère, Mohamed, qu’il ne lui restait plus qu’à "s’adapter".

"Il vivra sans doute ainsi tout le restant de ses jours. Il est très jeune. Mais il ne se suicidera pas. La religion est tout ce qui compte pour lui. Le suicide est contraire à celle-ci. Tout le monde le sait. Je ne comprends pas pourquoi dès lors, on lui impose des caméras 24 h sur 24, ce qui ne lui laisse aucune intimité, alors que si on faisait preuve d’un peu de souplesse à ce niveau-là, peut-être que Salah adopterait un autre comportement. Et c’est important qu’il réponde aux victimes", insiste son frère, Mohamed, dont la vie n’a pas été simple ces deux dernières années. "J’ai longtemps été mis sous surveillance. J’ai eu des critiques en rue mais tout cela, ça va mieux à présent. Revenir à la vie que j’avais avant, c’est impossible, je le sais. Heureusement, nous avons beaucoup été soutenus par la population molenbeekoise. C’est important de le dire car des membres de notre propre famille nous ont tourné le dos alors que des inconnus nous ont apporté leur soutien. Des gens de toutes les origines nous ont apporté du réconfort. Cela a été dur pour nous également car nous n’y sommes pour rien même si, j’insiste, c’est bien sûr tout aussi difficile pour les familles des victimes."

La famille Abdeslam vit toujours à Molenbeek. Mohamed a fait de ses discussions avec son frère un véritable combat, qu’il compte bien mener en mémoire des victimes des attentats. "C’est un travail qui n’est pas évident mais mon but est vraiment d’obtenir des réponses de Salah."