Paris Match a rencontré l'écrivain et éditorialiste Laurent Joffrin, spécialiste de Napoléon.

A quand remonte votre goût pour cette illustre période ?
Je suis passionné de la Révolution et de l’Empire depuis que j’ai 15 ans. J’ai découvert Napoléon en lisant « Mémoires d’outre-tombe » de Chateaubriand. Celui-ci fait partie des auteurs qu’on lit au lycée. Mais je ne suis pas du tout bonapartiste. Napoléon était tout de même un tyran !

Qu’est-ce qui vous fascine néanmoins chez lui ?
Le roman, justement. Lafayette, Robespierre, tous les personnages de la Révolution ou presque sont romanesques et meurent à 35 ans. Ils ont connu des destins absolument hors du commun.

Des trajectoires de rock stars, comme on dirait aujourd’hui…
C’est ça, ce sont les rock stars de l’histoire, c’est une bonne formule. Mais ils font l’histoire et changent le monde. Il est probable que la tragédie finale a renforcé la légende de Napoléon. Ça fascine toujours de voir un succès inouï se terminer par une chute abyssale. Le destin de Napoléon possède une force dramatique. C’est un parcours hors du commun, plein de suspense et de rebondissements. Et puis, on se dit que tout homme est faillible.
Cela ramène chacun à sa propre condition. C’est un roman impensable, avec beaucoup de vie et un personnage tragique. Un roman au sens plein du terme. Rappelez-vous cette phrase célèbre que Napoléon lance devant un feu de bois, au bord de l’Atlantique, sous la pluie. Il a le menton dans la main, regarde les flammes qui crépitent et dit : « Quel roman que ma vie ! » Il disait d’ailleurs lui-même : « Il faudra probablement attendre plus de mille ans avant que les circonstances favorisent l’émergence de personnages comme moi. »

Son côté « self-made man » vous a séduit ?
Pour un Français qui aime bien la méritocratie, Napoléon est un exemple : issu d’une petite famille patricienne corse, fonctionnaire, pas riche, pas très connu, il connaîtra un destin semblable à celui d’Alexandre. Or, Alexandre était fils de roi. Napoléon, lui, s’est fait tout seul. C’est une métaphore de la Révolution française : on libère toutes les capacités individuelles et il n’y a plus de prédestination. Napoléon est le symbole ultime de cette vision.


La folie des grandeurs le perdra ensuite.
Oui. S’il était mort en 1805, il serait comme Washington : on trouverait sa statue partout dans Paris ; il aurait sa tête sur les billets. Mais après, il est devenu un peu fou, sa volonté de puissance était sans limite. Il voulait dominer l’Europe parce qu’il avait une capacité militaire supérieure à celle de ses contemporains. Et la France comptait à l’époque un réservoir d’hommes énorme.

Que se serait-il passé s’il avait gagné la Bataille de Waterloo ?
On ne peut pas savoir mais… Il serait rentré à Bruxelles en vainqueur. Les Anglais auraient été obligés de rebrousser chemin. Cela dit, deux autres armées l’auraient rattrapé : l’armée russe et l’armée autrichienne, qui marchaient sur lui. Elles sont arrivées dix ou quinze jours plus tard. Donc, il aurait fallu qu’il gagne encore deux ou trois batailles décisives pour obliger finalement le reste de l’Europe à un compromis. Mais après… En réalité, la victoire à Waterloo n’était pas impossible. Il a failli gagner.

Dans votre livre sur les Cent-Jours, vous expliquez les occasions manquées, les erreurs stratégiques, le manque de vision dont Napoléon a fait preuve par endroits.
Il y a deux thèses, dont celle qui dit qu’il aurait dû gagner. C’est un peu exagéré. La campagne a duré cinq jours. Napoléon est entré en Belgique entre les deux armées adverses – celle des Prussiens à l’est et celle des Anglais à l’ouest – avec une ligne de retraite vers le nord, vers Ostende et Anvers. Il s’est placé entre ces deux lignes, pensant battre les armées individuellement, l’une après l’autre. Le premier jour, il s’est donc positionné entre les deux armées ; le deuxième jour, il a battu les Prussiens ; le troisième jour, il poursuivait les Anglais. Le quatrième jour, il les a trouvés au bord de la forêt de Soignes, retranchés derrière des collines. Et il a cru à sa victoire.
Mais il n’avait pas anticipé deux choses : d’abord, les Anglais avaient compris que face à l’armée française, il fallait se retrancher. Il ne fallait pas tenter de jouer avec les mêmes armes, mais plutôt opter pour la défensive. Au lieu de se placer à l’avant, en hauteur, Wellington s’est positionné derrière les collines, sur la contre-pente, contrairement à ce qui se pratiquait à l’époque. Il fallait que les Français gravissent la pente. Derrière la crête se trouvait toute l’armée anglaise. Elle n’était pas éloignée, mais elle était inaccessible à l’artillerie, protégée pendant les tirs de canon. L’artillerie anglaise était en position couchée lorsqu’elle a vu arriver les Français. Cela se pratiquait peu car une fois que les soldats étaient couchés, on avait un mal de chien à les faire relever.Mais les Anglais avaient acquis cette technique de défense qu’ils avaient expérimentée plusieurs fois en Espagne avec Wellington : ils se couchaient et parvenaient à se lever tout d’un coup. Donc, quand les Français ont conquis la crête de la colline, l’état-major pensait qu’ils allaient l’emporter. Et puis, subitement, les Anglais se sont relevés et ont repoussé les soldats de Napoléon en les fusillant à bout portant. Les Prussiens, en dépit de leur défaite à Ligny deux jours plus tôt, ont décidé de rejoindre les Anglais. Parce qu’à force de combattre, les « alliés », les Européens, avaient compris qu’il fallait toujours tenter de se regrouper pour faire face à l’armée française.

Les Prussiens ont donc tenu parole et rejoint l’armée de Wellington.
Les premiers régiments sont arrivés vers midi pour soulager la défense anglaise et, vers 16 heures, ils ont attaqué. L’armée française avait été détachée et essayait de battre les Anglais avant que les Prussiens n’arrivent. Les Anglais ont résisté et, lorsque les Prussiens sont arrivés, derrière l’armée française ou presque, celle-ci s’est trouvée prise entre deux feux. C’était la déroute.

Napoléon a manqué de vision, de lucidité, il a sous-estimé l’ennemi. A-t-il péché par autosatisfaction ?

Par excès de confiance. Il a pensé que les Prussiens ne reviendraient pas. Dans les documents et les témoignages, il dit à plusieurs reprises durant ces deux jours : « Les Prussiens sont hors jeu. » C’est pour cette raison qu’il avait scindé son armée en deux. Le gros des troupes luttait contre Wellington et il avait détaché une division ou deux avec Grouchy pour suivre les Prussiens, s’assurer qu’ils ne viendraient pas. Et Grouchy les a laissé filer.

Considérez-vous que Napoléon était surdoué et qu’un trop-plein d’énergie a pu contribuer à l’échec final ?
Au début, il n’y connaît rien – enfin, j’exagère un peu – mais il écoute les gens. Sa formation est celle d’un lecteur. Il lit sans cesse. Il a une jeunesse assez solitaire et comme il a une mémoire hors du commun, il se souvient de tout. Par exemple, lorsqu’il est mis aux arrêts, il n’a qu’un seul livre à sa disposition et il s’y plonge. C’est un traité de droit romain. Plus tard, lorsqu’il sera au Conseil d’Etat pour discuter de la constitution du Code civil, il sera capable de citer de mémoire des textes du droit romain. Les conseillers d’Etat, qui sont les meilleurs juristes de leur temps, sont surpris. Napoléon a aussi une intelligence très rapide, alliée à un sens de l’exécution. C’est sa force. Il peut avoir des conceptions imaginatives, assez lointaines, et en même temps compter le nombre de chaussures, de paires de lacets, se charger des comptes, vérifier les budgets et prendre en considération les aspects pratiques au sens large. Il est à la fois pratique et théorique, deux qualités qui sont rarement combinées. Le reste est lié aux circonstances : c’est la Révolution.

C’était un stratège, il avait aussi une vision à long terme, du moins jusque Waterloo…
Waterloo, c’est un peu différent parce qu’il était en phase de retour. Le ressort était brisé car il avait subi beaucoup de revers depuis la campagne de Russie. Dès 1810, il n’a connu que des ennuis. Il y eut la guerre d’Espagne qui était une guerre coloniale, une sale guerre qui a traîné en longueur. De nombreux soldats ont été tués dans ce conflit. En 1812, il a envahi la Russie. Là aussi, le Tsar avait compris qu’il ne fallait pas mener de grande bataille, qu’il fallait se retirer. Les Russes ont gagné sur la profondeur du territoire, comme ce fut le cas contre Hitler plus tard. Ils ont refusé la bataille jusqu’à Moscou. Napoléon a gagné la bataille de la Moskova, mais c’était une fausse victoire. Ensuite, il n’a pas pu se maintenir car l’hiver arrivait. Il a été obligé de battre en retraite. Et au cours de celle-ci, il a perdu l’essentiel de son armée. Après, ce ne furent que des batailles en retraite. Il en a gagné quelques-unes, bien sûr, comme celle de Bruxelles, mais la grande bataille des Nations en 1813, il l’a perdue. En 1814, c’est la France qui a été envahie car il a reculé de Moscou jusqu’à Paris. Cette année-là, il a remporté de nombreux combats mais il a été submergé par le nombre et, en outre, trahi par les maréchaux, Marmont notamment. Il a donc été contraint d’abdiquer. Là, en principe, tout était terminé. Mais l’incroyable, c’est qu’il reviendra de l’île d’Elbe…

Ce fut en quelque sorte le retour de trop.
Il y a de cela, oui. En même temps, c’est fascinant parce qu’il débarque avec huit cents types à Golfe-Juan, près de Cannes. Et il reconquiert la France en trois mois. Ce sont les fameux Cent-Jours.

Il a porté ses idéaux révolutionnaires, jusqu’à un certain point du moins.
Il en a fait sa propre doctrine, qui était dictatoriale, quand même… C’était un personnage ambigu, mi-monarque, mi-général de la Révolution. Et puis, en politique, c’était un centriste. Il avait une autre formule. Napoléon disait : « Ni talons rouges, ni bonnets rouges. » Les talons rouges, c’était une référence aux aristocrates qui en portaient ; les bonnets rouges, c’étaient les bonnets phrygiens, ceux des jacobins. Napoléon disait qu’il n’était ni de l’Ancien Régime, ni jacobin. Il était contre les révolutionnaires, les excès, les massacres. Et effectivement, il a toujours cherché une synthèse. Il a gardé l’égalité civile prévue dans le Code civil – tout le monde a les mêmes droits – mais en même temps, il a recréé une espèce d’aristocratie avec la Légion d’honneur, il a distribué des titres à ses généraux, à ses ministres etc. Habituellement, c’était des noms de bataille qui étaient attribués aux généraux.

C’était toujours lié au mérite.
Oui, mais il distribuait des terres. Donc, les généraux, qui étaient souvent des roturiers, des fils de paysans, se retrouvaient ducs, princes, etc., avec un lot de terres ou un hôtel particulier au faubourg Saint-Germain. Il a recréé une espèce d’aristocratie mais au mérite, de fait.

Considérez-vous comme anachronique de situer Napoléon sur un échiquier politique tel qu’on le conçoit aujourd’hui ?
Ce n’est pas un paradoxe. La droite et la gauche ont été inventées en France en 1789. Les plus réformateurs se sont assis à la gauche du président et les monarchistes se sont assis à la droite. La droite et la gauche viennent de là. Et Napoléon était donc au milieu.

Au sein de la gauche française, vous êtes un des rares à nourrir la passion du personnage.
Oui, parce que Napoléon est l’adversaire de la république. Quand les républicains prennent le pouvoir, ils ne veulent plus entendre parler de lui, c’est fini. C’est pour cette raison d’ailleurs qu’il n’y a pas une rue qui porte son nom à Paris et qu’il n’y a, à ma connaissance, qu’une seule statue qui lui est dédiée – elle se trouve dans la cour d’honneur des Invalides. Il existe une rue Bonaparte, mais rappelant Napoléon, rien ! On trouve en revanche des rues nommées d’après des batailles : Austerlitz, etc. Ils ont gardé finalement tout ce qui était glorieux. Tous les généraux de Napoléon ont leur rue. Quand on ne connaît pas le personnage auquel une rue rend hommage, bien souvent, on peut se dire qu’il s’agit d’un général de Napoléon ! Et tous les grands boulevards autour de Paris portent le nom d’un maréchal de Napoléon : Kellermann, Murat, Ney… Au fur et à mesure des changements de régime, il y en a qui ont été enlevés, remis, etc. La droite reste plus napoléonienne que la gauche. A Ajaccio, on trouve de nombreux souvenirs – rues, cour, avenues… – de Napoléon parce qu’un parti bonapartiste, de droite donc, a longtemps tenu la mairie. C’est d’ailleurs un peu ridicule, d’autant que les Corses n’aiment pas Napoléon car il était du parti français ! Il a commencé sa carrière politique contre Paoli, qui s’est allié aux Anglais. Le  grand homme de la Corse, l’homme de l’indépendance, c’était Paoli. La famille Bonaparte était contre lui, donc les Corses n’aiment pas Napoléon. La Corse vire à droite, ce que, en fait, Napoléon n’aurait pas aimé. A Sainte-Hélène, il n’a cessé de faire croire qu’il était pour la Révolution.

Appréciez-vous au moins en partie son côté centriste ?
Une fois encore, le côté romanesque du personnage attire, mais je suis un républicain, contre l’aristocratie et plutôt socialiste. Donc, Napoléon n’incarne pas du tout mes idées politiques. Au début, il remet de l’ordre mais à  partir de l’Empire, dès qu’il se fait proclamer empereur, son régime devient quasiment totalitaire.

Avec la fameuse censure, qui ratisse très large.
Le 15 août n’est plus la fête de la Vierge mais devient la fête Napoléon. Il réécrit le catéchisme en commençant par « Tout bon chrétien doit ses devoirs à l’Empereur »… Et il réduit constamment le nombre de journaux. A la fin, il n’en reste qu’un, Le Moniteur universel, dont il rédige une partie des articles. Chaque journal lui présente les papiers ; ils sont relus, réécrits, modifiés ou supprimés. Il fait rédiger des critiques de manière à ce qu’elles le valorisent. C’est pareil pour les romans et les pièces de théâtre. Les écrivains un peu dissidents, il les exile, comme Madame de Staël. Il fait des comptes rendus de batailles qui sont tous truqués pour magnifier son génie. Il a un côté Staline : sans le goulag, mais sous l’angle de la propagande, au sens où la communication est constamment sous contrôle. Il liquidait les oppositions. Pas physiquement, mais il les fait partir, les fait taire ou les achète en leur filant un titre ou autre. Il fallait être soumis à l’Empereur.

Quelles sont les idées les plus erronées qui se sont répandues à son propos ? Comment le cerner entre les paradoxes qui le composent ?
Ce qui est faux, c’est de le comparer à Hitler ou Staline. Mais l’inverse est tout aussi inexact : le présenter comme le général désintéressé qui défendait les idéaux de la Révolution. En réalité, il défendait les intérêts de sa famille, de sa dynastie. Il luttait contre la corruption mais il avait aussi une liste civile. Il pillait les pays occupés. Il s’est beaucoup enrichi et a fait des dotations à sa famille.

Il ne cherchait pas la destruction à tout prix, mais à s’imposer.
Oui, à imposer son pouvoir, à créer sa dynastie, quitte à employer des moyens extrêmement violents. Il y a eu des massacres. Les villages qui se révoltaient en Italie, il les faisait brûler. Et quand il y a eu des attentats contre lui, il a dit à la police : « Bon, maintenant, vous pouvez bousculer les témoins. » Ça voulait dire torturer les prisonniers pour obtenir leurs aveux. Sinon, les morts ont été tués à la guerre. Et la guerre, il n’était pas seul à la faire. Il n’y a jamais eu de camps de concentration sous Napoléon. Ce sont les Anglais qui feront ça ! [Les premiers camps ont été créés par les Anglais en Afrique du Sud lors de la guerre des Boers en 1900-1902, NDLR.] Il a quand même massacré moins de gens que Mao, Staline et Hitler… Il n’y a pas, avec Napoléon, des millions de morts liés à l’utopie meurtrière. Il avait une espèce de bon sens.


Il était plutôt moderne, par ailleurs, dans son sens de l’autopromotion.

Sa grande particularité, c’est qu’il avait en effet la fibre de la propagande. Il était le Séguéla de lui-même ! Il se mettait en scène aussi. Tout était pensé. Il portait son chapeau dans l’autre sens pour se distinguer ; il arborait à la guerre un uniforme simple, celui d’un colonel. Quand on le représente aujourd’hui dans la légende, il porte l’uniforme des colonels de la garde avec cette veste verte, le gilet et le pantalon blancs, les bottes noires avec les  genouillères et le manteau gris qui était la capote que portaient les soldats pour se protéger du froid. Il se mettait en tête et derrière lui arrivaient tous les maréchaux, qui portaient de l’or, etc. Ça faisait contraste. L’idée était qu’un citoyen  lambda, vêtu simplement, gouverne toutes les excellences. L’Empereur se montrait ainsi proche des soldats. Quand il passait les troupes en revue, il s’adressait d’ailleurs à eux en leur rappelant leurs faits d’armes avec  précision.

Le personnage, haï ou adulé, n’est-il pas moins critiqué à l’heure actuelle ?
Les visions ont évolué au fil des siècles. Au début, on le considère comme le tyran, l’ogre, etc. Après 1815, le souvenir des souffrances et des massacres s’estompe. Il reste la gloire. D’autant plus que la monarchie qui est restaurée n’est pas très glorieuse. Louis XVIII est un gros roi rustaud. Charles X, un crétin. Il se fait renverser en 1830. La légende se construit. Et puis, Napoléon écrit le « Mémorial de Sainte-Hélène », qui est le best-seller du XIXe siècle ! C’est là qu’il crée la légende du soldat de la Révolution qui se bat jusqu’au bout pour l’égalité – ce qui n’était qu’en partie exact. En 1848, c’est la république : on ne veut donc plus de Napoléon. Louis-Napoléon Bonaparte prend le pouvoir. Là, les affaires reprennent, l’image de l’Empire a la cote. On crée des statues de Napoléon partout, on essaie de remettre en place la dynastie. En 1870, ça s’effondre et la légende noire redémarre. Cela dit, c’est ambigu. Prenons Victor Hugo par exemple : il était l’opposant symbolique principal de Napoléon III. Il se servait de Napoléon Ier, l’oncle, pour attaquer Napoléon III, le neveu. Il l’appelait « Napoléon le petit ». Après 1870, on prépare la revanche et l’état-major étudie les batailles, la stratégie, etc. C’est une bêtise, d’ailleurs, au vu des résultats de 1914 : tout cela a abouti à un massacre, parce qu’entre-temps l’armement avait fait des  progrès considérables. A l’époque de Napoléon, les canons et les fusils tiraient une fois par minute en moyenne. Donc, entre deux salves, on pouvait courir pendant une minute. Mais avec des mitrailleuses, ça n’a plus de sens. A Austerlitz, par exemple, on a dénombré peut-être 800 ou 1 000 morts du côté français. Mais dans les premières batailles de la guerre de 1914, il a pu y avoir 10 000 morts en une journée.

Comprenez-vous l’engouement populaire pour les reconstitutions de la Bataille de Waterloo ? Est-ce lié à un phénomène de mode ? Le « revival » historique se porte-t-il bien ?

La mémoire est importante. Et en Belgique, il est normal que cela attire. Il y avait des Belges des deux côtés. Le 16 juin, dans une ferme, Napoléon s’était adressé à eux en disant : « Je ne suis pas là pour vous envahir, mais pour vous libérer des Prussiens. Et d’ailleurs, les Belges sont des Français. » Une fois encore, c’est un personnage qui fascine beaucoup de monde. Parce qu’il part de rien et devient l’Empereur. Il domine l’Europe. A l’apogée de l’empire, la France compte cent quarante départements… Aujourd’hui, il y en a à peu près cent. De Rome à Amsterdam, les grandes villes étrangères étaient devenues des chefs-lieux français. Tout l’arc ouest de l’Europe était occupé par la France. La Belgique et une partie de la Hollande y étaient annexées. En outre, Napoléon avait placé ses frères et soeurs sur tous les trônes alentour. Un de ses frères était roi de Hollande, l’autre, roi  d’Espagne, et un troisième était en Bavière… C’était démesuré, du jamais vu, et son histoire a naturellement eu un impact international. A Cuba, vous avez un musée Napoléon. En Russie, de nombreuses personnes sont fascinées par l’Empire. L’un des meilleurs historiens de Napoléon est américain. Il s’appelle Steven Englund. Les campagnes sont étudiées à West Point, l’école militaire américaine en Virginie, et à Sandhurst, l’école militaire britannique. Et un des napoléoniens les plus fous est un Canadien… Il est le plus populaire en Italie.