La rentrée scolaire, à Vilvorde, sera particulière. Il s’agira de faire le compte des jeunes qui sont partis faire le jihad en Syrie et qui ne seront pas présents à la rentrée des classes. Une trentaine au total de jeunes de cette commune de la grande banlieue bruxelloise sont déjà partis, provoquant un mini-séisme dans cette commune qui fut longtemps le fief de Jean-Luc Dehaene (CD&V) et qui est maintenant gérée par Hans Bonte (SP.A). " La crainte, c’est que ce n’est pas fini" , a dit le bourgmestre socialiste à la RTBF. " Car on sait qu’un groupe d’une quinzaine de jeunes est en train de se radicaliser". Une cellule Syrie a même été créée à la police communale .

Pourquoi Vilvorde ? La Libre Belgique a rencontré vendredi la mère de l’un des jeunes partis cet été en Syrie, Sabri, 19 ans. Pour cette assistante sociale, arrivée en Belgique à l’âge d’un mois, la nouvelle du départ de son fils, le 12 août, a été un choc total. Elle en tremble encore et couche dans son carnet ses pensées pour ne pas voir le sol se dérober sous ses pieds.

"Vilvorde est un petit peu l’entonnoir de Bruxelles et des alentours", dit-elle. "Et comme Anvers a été tellement salie par l’affaire Belkacem (ndlr, le porte-parole de Sharia4Belgium), beaucoup sont venus ici, notamment des Pays-Bas. De plus beaucoup de jeunes exclus des écoles bruxelloises traînent à Vilvorde".

Approché dans un bar à chicha

Son fils Sabri a, selon elle, été approché dans un bar à chicha de Bruxelles, puis rapidement happé par un groupe salafiste. La radicalisation, foudroyante, a débuté en avril dernier. Il s’est laissé pousser la barbe. Lors des vacances au Maroc en juillet dernier, "il ne sortait jamais. Il n’allait jamais à la piscine. C’était prière et Facebook".

Rien ne prédestinait Sabri à un tel destin : des parents d’origine marocaine et tunisienne, installés de longue date en Belgique; tous deux travaillent pour une organisation sociale catholique; son père n’est pas vraiment croyant, sa mère oui, sans radicalisme. Le jeune Vilvordois a même joué trois ans dans le club de football du Maccabi, fondé par des juifs en 1953 et dont le maillot porte l’étoile de David.

Jusqu’en novembre 2012, Sabri fréquentait les bancs d’une école de cuisine à Wemmel mais les vexations qu’il a subies de plusieurs clients du restaurant scolaire, qui l’ont notamment obligé à tester le vin sans pouvoir le cracher, l’ont fait décrocher du cursus.

"On a fêté la fin du Ramadan ensemble le 9 août, et puis il est parti le 12 août", explique la mère. Celle-ci a reconstitué, avec l’aide de la police, les derniers moments de Sabri en Belgique. Elle sait que son fils est allé à la gare du Nord le 12 août à 10 heures (pour recevoir de l’argent d’un voyageur ?), qu’il s’est fait raser la barbe le jour même, qu’il l’a appelée à partir d’un numéro hollandais, et qu’il a été aperçu au hall des arrivées de Zaventem en soirée. Quelques jours plus tard… il lui téléphonait pour lui annoncer qu’il était en Syrie et ouvrait un compte Skype avec le surnom d’"Abou Tourab".

Sabri est parti avec sa seule carte d’identité, laissant son passeport à sa mère qui l’avait réquisitionné de peur qu’il parte en Syrie.

Un effet d’émulation

Les recruteurs opèrent en Belgique en ciblant les jeunes qui traînent dans les bars à chicha, dans les parcs ou dans les mosquées clandestines (parfois de simples maisons anonymes).

Et il y a un effet d’émulation entre jeunes à Vilvorde. Ceux qui sont partis appellent les autres à les rejoindre. "Ils disent sur Facebook qu’ils sont au paradis sur terre, qu’ils ont des villas et des piscines", dit la mère. Plusieurs Belges semblent avoir rejoint dans la région d’Alep le groupe salafiste Al Muhajiroun, qui rassemble les volontaires par nationalités. Ceux-ci ont été appelés par leurs recruteurs à faire l’hégire, c’est-à-dire la rupture des liens ou l’exil comme l’avaient fait les compagnons de Mahomet en se rendant de La Mecque à Médine. Ils ont réquisitionné les villes des riches habitants d’Alep…

Contrairement à d’autres jeunes Belges, Sabri reste en contact avec sa mère. "Il m’a appelée jeudi soir", dit-elle. "Je n’avais plus de nouvelles de lui depuis huit jours. Il m’a expliqué qu’il devait faire des kilomètres pour trouver du réseau. Il m’a dit qu’il aidait ses frères en Syrie. Je me suis fâchée. Je lui ai dit : on est tous à terre et tu as le culot de me téléphoner avec le sourire aux oreilles, en me demandant si cela va. Finalement, j’ai raccroché, de rage".

Sabri ne serait pas encore engagé dans les combats. Ses recruteurs lui demandent de faire la cuisine et la vaisselle. Mais sa mère sait qu’il va être formé au maniement des armes, lui "qui a peur d’une araignée". Il y a aussi des indications que son fils n’est pas libre de ses mouvements ni de ce qu’il dit. L’un des jeunes de Vilvorde, Tarik Taketloune, 23 ans, a été tué dans son sommeil en Syrie parce qu’il avait fait part de son intention de revenir en Belgique.

Des filles pour les combattants

Un autre cas avéré de départ de Vilvorde cet été est celui d’une jeune fille de 16 ans. Elle serait partie pour se "marier" sur place. Certains salafistes considèrent en effet qu’un jihadiste se bat mieux s’il est engagé dans une relation avec une femme. Voilà pourquoi ceux-ci encouragent le concept de "jihad du nikah", un adultère autorisé de dix minutes à 90 ans.

Cet adultère, encouragé par une fatwa d’un dignitaire religieux saoudien, Cheikh Mohammed al-Arifi, a pour but "de permettre aux combattants d’exercer leur droit aux rapports sexuels, ce qui renforce leur courage et augmente leur capacité et leur moral dans le combat", selon les auteurs de la fatwa.

Les combattants étrangers sont crédités d’avoir introduit dans le conflit syrien, via des groupes comme le Front Al-Nosra ou les brigades Ahrar al-Sham, des techniques d’engins explosifs à distance, en raison de leur expérience en Irak et en Afghanistan.

Le risque est évidemment que les jeunes Belges partis là-bas comme Sabri acquièrent progressivement une expérience militaire et terroriste. Mais il existe une vingtaine de groupes salafistes opérant dans le pays, avec des revendications diverses. L’Armée syrienne libre (ASL) a tenté, par des accords, d’utiliser leurs compétences tout en essayant de les museler.

La population syrienne se méfie de ces groupes étrangers mais en a aussi peur car plusieurs d’entre eux veulent imposer un état islamique, ranger les chiites du côté de l’ennemi et imposer la sharia dans un pays jusqu’ici l’un des plus ouverts du Moyen-Orient.