portrait

La journaliste Frédérique Piron (*) la compare à Ségolène Royal parce que, comme elle, elle a su s'imposer contre des dinosaures de son parti tout en assumant la charge d'une famille nombreuse. On pourrait également dire qu'il y a chez elle quelque chose de Laurette Onkelinx - laquelle est venue à son secours lorsqu'elle a quitté la négociation quelques instants pour rejoindre ses enfants en vacances.

Ségolène Royal et Laurette Onkelinx : deux socialistes. Pour Joëlle Milquet, ce n'est sans doute qu'une coïncidence. La présidente du CDH refusera peut-être même la comparaison. La peur d'être à nouveau, et encore, accusée d'être "scotchée" au PS. Durant la défunte campagne électorale, il n'y a sans doute rien qui l'horripilait plus. Quand, dans le clan libéral pour l'essentiel, on l'accusait de manquer de distance avec son partenaire à la Région et à la Communauté française, Joëlle Milquet ne manquait jamais de bondir. Sa réplique était toujours cinglante. "Je n'ai de leçons à recevoir de personne. Qui a mené l'opération éthique dans le secteur du logement social en Wallonie ? Qui insuffle l'éthique ? C'est le CDH. Pas le MR."

Parvient-elle à convaincre ? Pas tout le temps. Pour les éditorialistes flamands en tout cas, si elle rechigne tant à envisager une réforme de l'Etat, c'est pour ne pas fâcher le PS qui est son partenaire à la Région wallonne et en Communauté française. La presse du nord du pays l'appelle désormais "Madame Non". Ce n'est pas un compliment, même si, on le sent bien, les journalistes flamands ne parviennent pas à détester totalement cette femme qui arrive à la négociation en conduisant elle-même son monovolume.

Au front

Sa loyauté à l'égard d'Elio di Rupo joue un rôle. Un rôle important sans doute. La situation du CDH est objectivement délicate. Et Joëlle Milquet doit en tenir compte. Mais la Bruxelloise d'origine carolo n'a besoin de personne pour définir une conduite et s'y tenir. Au risque parfois de se fourvoyer - ce qui n'a quand même pas été fréquent jusqu'à présent.

La présidente du CDH n'a pas peur d'aller au front. Elle s'y est déjà tellement souvent trouvé, parfois poussée dans le dos par des généraux moins courageux ou très désireux de lui faire subir l'épreuve du feu.

Gérard Deprez par exemple. C'est lui qui la sort de l'ombre des cabinets ministériels et lance sa carrière publique, presque à son corps défendant. C'était le 16 décembre 1995. Devant des militants venus célébrer les 50 ans du parti, le président du PSC lâche à la surprise générale "que le PSC a besoin d'un nouveau président, et pourquoi pas d'une nouvelle présidente, pour mener à bien sa rénovation." Il pensait à elle, jeune (34 ans alors), jolie, urbaine et douée - tout le contraire du parti que l'on voit plutôt vieux, moche, rural et fatigué. Gérard Deprez croyait sans doute l'aider. Il se trompait lourdement. Président du PSC depuis 12 ans, il avait lassé de nombreux militants, qui n'ont pas toujours apprécié certaines de ses orientations. Son parrainage se révèle plutôt embarrassant.

Charles-Ferdinand Nothomb, qui a présidé le PSC de 1972 à 1979, refuse de laisser se jouer la pièce et présente sa candidature à la présidence du parti. La campagne interne qui s'en suit est rude. Joëlle Milquet va devoir subir des jets d'oeufs. Et des insinuations désobligeantes. Une partie des militants n'acceptent pas son adoubement. L'actuel ministre wallon André Antoine, qui a travaillé avec elle au cabinet de Michel Lebrun, dira pour résumer leur ressentiment : "C'est un peu comme si elle avait dépassé tout le monde par la bande d'urgence." (1)

Elle rate la présidence pour 23 voix seulement. Elle en gardera des séquelles. Une certaine difficulté à faire confiance à autrui notamment. Mais elle ne restera pas longtemps à l'écart. Charles-Ferdinand Nothomb en fait sa vice-présidente un an plus tard pour tenter de calmer le feu qui couve en interne et muscler la communication à l'externe. Elle survivra à l'homme d'Habay qui démissionne après la parution de sondages catastrophiques pour le PSC. En mai 1998, elle seconde Philippe Maystadt, obligé de jouer les pompiers. Et lui succède, après les élections de juin 1999 et le basculement du parti dans l'opposition. Elle devient ainsi présidente du PSC avec trois ans de retard sur le calendrier établi par son ancien mentor Gérard Deprez.

Elle saborde le "C"

Son ambition est de rénover le parti, le rendre attrayant auprès des jeunes et en dehors des milieux chrétiens. Mais elle y va d'abord molo. Elle a pu mesurer, lors de son affrontement avec Charles-Ferdinand Nothomb, l'ampleur des résistances qu'elle devra affronter. Elle aurait bien besoin d'un coup de pouce. Le gouvernement arc-en-ciel va le lui offrir. En 2001, on demande à son parti de soutenir les accords de la Saint-Polycarpe - lesquels assurent notamment le refinancement de la Communauté française. Elle accepte de dépanner la majorité, mais obtient en compensation des moyens importants pour l'enseignement libre. Les militants apprécient. Ils lui pardonnent désormais tout. Ils la laissent faire quand elle saborde le "C" du PSC qu'elle mue en CDH (Centre démocrate humaniste) en mai 2002. Et ne lui en veulent même pas de ne pas les mener vers des victoires électorales éclatantes. Il faut dire que la stratégie Milquet a été assez fructueuse jusqu'à présent. Elle a fait revenir les siens dans les exécutifs régionaux et communautaires. Et les a conduit aux portes de la majorité fédérale. Encore que pour la franchir, elle devra prouver un jour à la Flandre qu'elle peut aussi dire "oui".

(1) Frédérique Piron, "Joëlle Milquet. Une machine à gagner", Ed. Luc Pire.